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[prologue et 1er chapitre] L'Etrangère, tome 1 : Crépuscule

 
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Altéa
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PostPosted: Fri 30 May - 10:10 (2008)    Post subject: [prologue et 1er chapitre] L'Etrangère, tome 1 : Crépuscule Reply with quote

Chapitre 1 de "Crépuscule"

- Isharan !

Aroré hurla son nom comme une louve blessée à mort, se déchaînant au dessus des rares gardiens encore vivants qui pour certains, blessés et couverts de sang, tentaient d’empêcher que cette femme ne meure. Ils étaient tous venus à l’aube, près des pierres dressées au sommet de la colline. Ils étaient nombreux, de véritables guerriers, mais face à cette houle humaine, sauvage et emplie de colère, ils étaient tombés comme le blé d’hiver sous la faux. Tout ce qu’Aroré avait tant redouté durant sa vie se déroulait là, dans cette plaine illuminée par la douce lumière d’un après midi d’été.



Le jour passa, alors que le sol se couvrait de corps et que gorgé de sang, il devenait aussi glissant que sous une pluie torrentielle. Une dernière fois, le cœur brisé, la Gardienne se retourna, et nomma les morts de ce jour, si nombreux. Dans son cœur, elle le savait, ils allaient tous mourir, ils ne pourraient tenir face à ces hordes. Ils allaient vivre le temps qu’il faudrait pour qu’elle demeure hors de tout danger afin d’ouvrir les pierres, puis, ils partiraient rejoindre leurs frères d’arme. Elle n’avait pu empêcher cela autrefois, elle ne le ferait non plus cette fois-ci. Alors, pourquoi cette peur ? Pourquoi cette angoisse attendant tapie dans ses pensées, au plus profond de son corps, douleur sourde qui ne pouvait se pleurer ? Quelque chose avait changé, quelque chose qui lui échappait encore, un élément qui pouvait devenir vital ! Ces millénaires, siècles, années et jours, chacune des heures vécues les sentait-elle en elle, chaque instant, et ce vide immense, un secret qu’elle s’était gardée de dire, de dévoiler. Elle était nommée Etrangère, telle la déesse au regard étoilé. Elle n’avait jamais pensé à le nier, qui l’aurait cru ? Trop de signes, trop de test avaient démontré une vérité que chacun voulait voir ainsi. Mais elle savait cela : sa mémoire n’était pas intacte, son pouvoir affaibli et ses dons de plus en plus difficiles à maîtriser. Tant d’années à cacher des sentiments par trop humains, des doutes, à sentir ce qu’elle était : une déesse, certes, mais devenue autre chose. Sur les marches froides et usées, entourée du fracas des armes, des hurlements des mourants, elle eut conscience marcher vers un gouffre, un avenir préparé d’éternité… l’inconnu pour elle qui avait toujours tout su, tout connu, tout prévu.



Derrière le mur vivant que formaient les gardiens se tenait un jeune guerrier. Il ne participait pas encore à ce combat. Il se tenait comme une ombre de lumière derrière ses guerriers, car il était l’ultime rempart, le Gardien de la Gardienne. Sa pensée seule était une arme face au mal qui s’avançait. Alors que la femme qu’il veillait remontait les marches taillées, il la suivit. Oui, il était le bouclier qui la protégerait des atrocités, de la peur… de tout. Sa voix seule, son regard, ses gestes : tout son être était plus efficace qu’une nuée de guerrier. C’est pour cela qu’il lui parla à ce moment, parce que sans elle, il n’aurait jamais été qu’un corps vide vivant une existence sans but. Sans elle, il n’était qu’une nuit sans aube, et sans lui, Aroré n’aurait été que lumière. Il ne pouvait voir son visage, mais il devinait le tressaillement de ses pensées, sa tristesse et ses questions. Ses doigts glacés serraient machinalement les pans de sa robe toute tissée d’or et de voiles. Un instant, elle frissonna, son pas s’arrêta alors que ses fines épaules s’écrasaient sous le poids du chagrin qui l’accablait.

- Aroré… ne te retourne pas, fais ce que tu as décidé tout comme eux font ce qu’ils ont choisi de faire. Il en est ainsi, tu le sais, lui dit-il presque dans un murmure, ses bras prêts à l’accueillir encore une fois.



Elle se retourna, fine silhouette entourée de vent et de cris, fragile comme une fleur de printemps



Marchant à elle, le jeune guerrier lui cacha peu à peu la vue de cette bataille entre deux mondes. Dans la lumière du crépuscule, il apparaissait comme né de la mer et de ses eaux sauvages. Grand, plus que ceux de sont peuple, fin et souple, sa peau portait la caresse dorée du soleil, rendant son regard gris acier plus froid, plus étrange sous sa chevelure aux couleurs des bois dans lesquels si souvent il avait chassé. Sa prestance semblait d’outre temps, de ces époques où les hommes étaient pareils aux dieux. C’est ainsi qu’il monta les quelques marches le séparant de celle qui portait son âme, ce celle qui était son cœur, sa vie, son étoile. Il lui offrit le sourire qu’il n’avait eu que pour elle seule, oubliant tout si ce n’est à quel point elle souffrait.



- Tu es la gardienne, et je suis ton gardien tout comme eux, reprit-il. Il en fut ainsi longtemps, et il en sera ainsi quand nous reviendrons. C’est la vie que nous avons choisie, librement.



Toujours sans un mot, la jeune femme leva son regard vers le soleil et le regarda, se noyant dans la fournaise mourante du crépuscule.



- Il ne peut me brûler, Isharan. Il ne l’a jamais pu, tout comme le feu. Alors pourquoi ? Tout cela ne devait finir ainsi, pas comme cela.



Prenant les mains du guerrier, ses yeux tristes fixés sur son visage, sa voix si douce portait toutes les blessures de ceux qu’elle avait appris à aimer.



- Je refuse votre choix à tous, car quelle gardienne pourrait laisser périr ceux qu’elle a jurés de…



- Non ! Non… tu n’en as pas le droit, la coupa le gardien avant qu’elle ne puisse prononcer l’irréparable.



- Si, Isharan… je le peux, toi plus que quiconque, tu le sais : je peux tout !



Il sentait son pouvoir gronder, le sien y répondre. Il refoula les mots qu’il ne dirait jamais, une vérité impossible en ce moment et en ce lieu. Il ne pouvait que demeurer, entre elle et le monde, lui, l’ombre de la lumière.

- Je sais surtout le prix que cela te coûterait. Jamais je ne te laisserai le souffrir, jamais ! Sa voix, brûlante, passionnée et pourtant telle une caresse pour elle qui savait l’écouter.



Levant une main vers son visage, il essuya ses larmes. Comment lui expliquer sans la blesser. Elle, plus que tout autre, était capable de protéger les siens, mais pour cela elle devait faire le passage afin de revenir un jour, lors d’une autre vie et sous d’autres traits. Avec des gestes doux, il la prit dans ses bras, prenant garde à ne pas la blesser contre le fer qui recouvrait ses bras et sa poitrine. Derrière lui retentissait le fracas d’un carnage, mais il ne laisserait rien au monde atteindre Aroré, rien, pas même sa propre mort. Car le passage demandait toujours sa part, et cette part serait son amour pour elle. Les textes sacrés n’en disaient rien, mais qu’y avait-il à dire ? Quelle force autre que l’amour pourrait la préserver dans son voyage si ce n’est la sienne. Trop de choses avaient changé, et qu’elle ignorait tout en les ressentant. Le visage dans son cou parfumé, il souffrit de la voir si vulnérable, tremblant comme un jeune faon. Devinant la folle pensée qui naissait en elle, il empêcha un sacrifice dont les conséquences seraient incommensurables.



- Non, répondit-il aux pensées de la Gardienne, aujourd’hui tu n’appelleras pas à toi cette force. Elle appartient à l’avenir, et tu le sais, Aroré… Ouvre ces pierres, et va-t-en.



- Mais… toi… fit-elle, redevenant durant un bref instant la jeune femme fragile et vulnérable qu’il connaissait.



Elle ne put achever de formuler cette angoisse, cette vision dans laquelle elle le voyait mourir et la maudire. Depuis des années, depuis le commencement, ils n’avaient jamais été qu’un, en tout. Elle ne voulait qu’il en soit autrement pour leur mort. Mais elle était la gardienne, et lui son gardien. Rien ne permettrait qu’il en aille autrement. Elle n’avait pas vraiment appartenu à ce monde, mais une part d’elle s’y était attachée par un sentiment qui l’y avait fait prendre racine.



Résignée, elle sortit des bras protecteurs de l’homme qu’elle aimait, monta au sommet du cercle de pierre, et ne se retourna pas. Elle savait qu’il la regardait, qu’il ne la quitterait jamais… Ce crépuscule se coucherait sur leur mort à tous deux, mais pour elle, la destruction de son enveloppe charnelle représentait l’espoir, alors que pour Isharan, il ne serait que la promesse d’un éternel oubli. Sans se retourner, de peur de ne pouvoir alors le quitter une fois encore, elle le libéra de ses chaînes :

- Isharan, toi qui garde les portes du monde, aujourd’hui est ton heure. Danse pour moi, une seule et unique fois… pour que les étoiles pleurent et que le sang abreuve la terre, danse… mon amour.



Les mots lui coutèrent autant de douleur qu’elle en avait connue. Pourquoi sa gorge était-elle si nouée, si douloureuse ? Chaque émotion était si nouvelle, si étrange… Comment pouvait-elle, en quittant Isharan, se poser de telles questions ! Sa nature lui échappait, tout comme la nécessiter de créer le Passage, elle ne pouvait désormais que se fier à son intuition, à la calme puissance qui l’avait toujours guidée. Lové en elle, le déchirement que lui causait chaque pas l’éloignant de son amant se déployait, lui causant une souffrance bienfaitrice, libératrice… humaine. Elle devina plus qu’elle ne vit que le Gardien s’était incliné… Isharan et Aroré n’étaient plus, ne demeurait que la Dame et son Guerrier, et leur sacrifice immuable.



Isharan fut soulagé de la voir reprendre sa lente marche vers le Thor. Pour avoir été victime de son pouvoir une fois, il connaissait les risques qu’Aroré encourrait à le laisser libre de s’abattre sur les envahisseurs. Mais elle avait raison, rien ne s’était déroulé comme prévu, comme cela aurait dû être. Elle-même était différente, lui-même tout autant, de ce qu’un gardien et une gardienne étaient. Sa seule certitude était qu’elle devait partir, et vite. Dans sa main, il sentait l’épée divine vibrer, appeler de toute son avidité qu’il la brandisse et qu’il danse avec elle. Ce pouvoir, lui seul le dominait et pouvait être dominé par lui, tout autre serait détruit, son âme déchiquetée et anéantie dans des souffrances sans fin, destiné à devenir l’éternel pitance d’une arme qui ne pardonnait jamais…



- Bientôt, Lima, bientôt… murmura-t-il. Quand Aroré ne pourra nous voir, je te donnerai au monde, quand la lumière sera partie de sous ce ciel, nous appellerons sa sœur, et nous libérerons la mort.



Au pied de la colline, les navires et leurs hordes de barbares étaient tenus en échec par une poignée de braves. La guerre leur était un art, leur bataille plus une danse qu’un combat. Face à la mêlée qui hurlait, emplie de haine et de désirs fous, ils étaient l’océan, la colère des cieux, la danse appelée des tréfonds du chaos. Ils étaient les gardiens du Passage, et quiconque parvenait à les forcer à sortir leurs lames périssait par elles. Miroir de l’équilibre, ils en étaient les serviteurs… et aujourd’hui serait leur dernière danse, leur ultime bataille.



Au sommet de la colline, doucement et sans hâte, Aroré revêtit les attributs de sa charge, puis ouvrit le temple de pierre en prononçant son nom secret. Pour tout autre qu’elle, ces pierres ne changèrent guère, mais pour elle, elles étaient le passage, le lien et l’avenir de son esprit. Depuis longtemps déjà, elle revenait, fidèle à son serment… Un serment qui lui interdisait d’agir directement et lui imposait de n’être qu’un guide, laissant périr ceux qu’elle apprenait à aimer. Le cercle de pierre s’anima sous son chant, sous la caresse de ses pensées, sous l’appel de l’avenir. Du creux de la pierre, engendrée par elle, une lame bleutée et brillante jaillit sous la lumière éclatante, glorieuse et d’une beauté implacable. De la poussière s’élevèrent deux figures ailées et parées d’écailles d’eaux et de flammes, serviteurs et veilleurs… les dragons. Aroré tendit sa main, son esprit noyé dans l’éclat doux et chatoyant de ce qui était tout sauf une arme, un don. La lame s’éleva par la seule volonté de son maître et vint se placer dans la main tendue, animée de sa propre vie. La garde s’adapta aux doigts fragiles de la jeune femme. Elle fut presque étonnée de sentir la lame, chaude et vibrante comme une créature vivante. De la lame sortit alors un rayon de lumière pure qui toucha la Gardienne au plus profond de son être. Sur son front se dessina l’antique symbole de sa nature alors qu’une gemme venue de son âme-même était apparue sur la garde ornée des deux dragons.

- ainsi, c’est à la fin que tout m’est donné… souffla-t-elle, en larmes, heureuse et apaisée.



Tout était là, entre ses mains. L’épée de lumière et d’ombre, l’épée au cœur pur. Le symbole était si évident qu’il leur crevait les yeux ! Ils n’avaient oublié qu’une chose, la main qui la tenait. Mais cette erreur était désormais lavée de sa souillure. Aroré ferma ses yeux ; guidée par son cœur, elle se coupa du monde, n’entendit plus le sifflement des glaives, les hurlements d’agonie ni le rire dément des barbares. La caresse du vent et la chaleur du soleil coulèrent sur elle alors que sa volonté s’abimait au cœur des ténèbres de son âme, cherchant des mots et des pensées qui jamais n’avaient existé, pour créer un passage nouveau, pour une fin différente. Car toute fin ne peut amener qu’une renaissance, et c’était elle qui était à la fois la porte et le passeur. Grâce à la lame, elle trouverait le lieu ultime de son pouvoir, elle déchirerait les voiles de sa mémoire… Face à la fournaise du soleil, la lame sur son cœur, elle trouva l’invisible puissance qui l’habitait, et elle accepta l’ombre et la lumière pour devenir le point d’équilibre, infime mais doué d’une puissance incalculable, doté de toute l’énergie apte à la création d’une étoile ! Elle n’avait plus besoin d’user de son corps pour voir, entendre ou parler, elle était le monde, elle voguait sur les lignes du temps, encrée dans l’éternel présent. Tout était si… évident ! Si facile. Elle projeta son esprit, devenant le pont entre toutes les réalités, les multipliant à l’infini dans une toile de fils de lumière dont elle jouait tels d’une harpe. Elle trouva la faille et éleva la lame bleue. Avec douceur, elle toucha chaque être qui avait traversé sa vie, ramenant chaque parcelle de lumière qu’ils avaient fait naître. Eux aussi seraient les artisans bienveillants et invisibles de la nouvelle trame, de la tapisserie dont leur vie et leur mort était le souffle de vie, l’essence même. Tout le reste était balayé par leur volonté, car ils avaient compris l’essence de l’humanité, son secret, son pouvoir. Aroré tissa ce secret dans l’avenir, le gravant dans le portail de lumière, le murmurant dans le vent, dans la pluie et dans l’astre solaire. Elle le protégea de son rire, de sa joie, de sa liberté retrouvée. Aliénor, dans toute sa folie, avait compris. Mais quel en avait été le prix ! Aroré, contempla l’épée sacrée, son propre sang suivant les rainures délicates qui ornaient sa lame. La terre humide reçut le don de la vie, buvant un sang offert librement en offrande. Ainsi l’Etrangère affirmait-elle sa promesse et le lien qui désormais la liait à cette terre. Elle n’avait plus peur de l’inconnu, de la mort ou des conséquences de ses actes. Tout avait été accompli au nom de la vie, la graine de l’avenir avait été semée. Au temps, aux éléments et à la volonté des hommes de la faire germer ! Mais en ce qui la concernait elle, la Terre veillerait sur elle, elle n’avait donc rien à craindre, non… rien hormis elle-même.



Au pied de la colline, les guerriers d’Aroré furent brusquement débordés par le nombre, et durent commencer à reculer, tombant les uns après les autres jusqu’à ce qu’il n’en reste plus qu’un. Un seul, certes, mais le plus dangereux pour cette ombre qui aspirait à dévorer le monde… son monde. Les guerriers fanatiques n’avaient pas hésité à massacrer les gardiens de la colline, mais face à cet homme, ils reculèrent. Il ne cèderait jamais, pas avant qu’il ne l’ait décidé : nul ne l’avait su avant cet instant, mais cela se voyait. Cet endroit, il en était le maître absolu. A aucun moment il n’avait pris part au combat, personne ne l’avait jusqu’alors même remarqué. A ses pieds, le sang des siens. Il se tenait là, à des dizaines de mètres, immobile, le visage dissimulé par la pluie et le vent qui faisait voler sa chevelure de feu et d’ébène. Les cris s’étaient tus, le silence se fit peu à peu. Alors, les cieux se déchirèrent, la voix du ciel se fit entendre, et les dieux versèrent les larmes qui devaient laver cette plaine sacrée. Ils pleuraient les fils morts, le combat du Gardien, car son épée tirée sonne le glas d’une époque.



Celui qui semblait commander la flotte et l’armée d’envahisseurs prit le temps d’observer cet homme, debout sur le versant de la colline. Son maitre l’avait averti que les protecteurs de la Dame seraient de grands guerriers, mais plus que tout, il l’avait mis en garde contre cet homme : une légende vivante portant un nom autant béni que maudit : Isharan, le seul barrage entre lui, le destin du monde et cette femme. Son maître avait exigé qu’on tue le gardien, quant à la femme, il n’avait besoin que de son esprit… le reste serait pour lui. Le barbare eut un sourire mauvais. Il avait connu cette femme, une perle jalousement gardée dont il n’avait pu oublier ni la froideur ni le magnétisme obsédant.



Isharan, le Gardien. Songeur, le barbare le fixa, sachant comme le sait tout guerrier quand un autre le fixe, qu’Isharan le fixait lui aussi. Pourquoi, mais pourquoi donc devrait-il avoir peur d’un seul homme alors qu’il en avait des milliers à ses côtés?



La réponse à cette question fut douloureuse, cinglante… humiliante. Elle traversa son esprit comme une lame glaciale.

- Parce que ses hommes ont taillé en pièce une armée qui en a déjà soumis de plus grandes, être aveugle ! Et parce qu’il est le Gardien… Tu n’es rien face à cette créature. Il est né d’une pensée, d’un choix, et contre cela, même les dieux ne peuvent rien ! Même moi je ne puis rien si ce n’est le détruire par sa propre essence… Ramène-moi son cœur, Baldur, ou je prendrai le tien. N’oublie jamais que ce qu’on me dénie je l’obtiens alors à ma façon.



Une voix, glaciale, cette manière de se tapir dans le noir sans que nul ne le vît… son seigneur et maître, l’homme à qui il devait d’être encore en vie, le seul être dont le seul nom pouvait lui donner des cauchemars pour des nuits et des nuits. Autrefois, selon les rumeurs du continent, les siens l’appelaient Estvan, mais en ce jour, nul ne le nommait plus autrement que « le sans visage », ce qui lui valu ce nom étrange et inquiétant : l’Ombre.



- Bien sûr, mais en ce cas, allons-nous le laisser là… maître ? Osa-t-il répondre en pensée.



- Non… avance, et souviens-toi que ton échec sera ta mort, lente… tout comme le sera celle des tiens, ne l’oublie jamais !



Le barbare su tut, on ne négociait pas avec l’Ombre. Et de toute manière, Il était déjà partit, sans doute épuisé par l’effort de venir de si loin. Son esprit était certes puissant, mais il était âgé, et cette femme d’une grande force… Cette chienne paierait ! Oui, et il prendrait plaisir à la voir aux mains de son maître, quand bien sûr il lui aurait enlevé tout moyen de se servir de ses dons…



Il éclata d’un rire gras et cruel. La peur de la présence de son maître dans son esprit partit face à l’idée de ce qu’il ferait à cette femelle arrogante après avoir tué devant elle son Gardien.



Il ne vit pourtant pas Isharan prendre calmement son arc, et encocher sa flèche. Il ne la vit que lorsqu’elle se planta à ses pieds alors qu’une autre, déjà, tuait le simple soldat qui s’apprêtait à lui faire son rapport.



Le barbare ne pensa plus alors aux conseils de son maître, et chargea avec son armée l’homme solitaire. Il oublia qu’au sommet de la colline se trouvait plus qu’une femme, il oublia son maître… Mais il fit ce qui avait été prévu par Lui. Incapable de toucher le monde, il le touchait par ses esclaves… Incapable de tisser l’avenir là où Aroré avait posé sa marque laissant libre tout homme, il laissait cette liberté tailler dans la chair de la Terre. Au creux de la nuit qui s’engouffrait dans le cœur des créatures humaines, il attendait, il buvait leurs larmes, leurs colères et leur peur. Telle était sa marque ! Elle leur avait offert la liberté, soit, c’est donc par cette liberté qu’il allait vaincre. Que de patience, que d’attente pour voir mourir cette femme, presque une sœur. Dissimulé dans l’esprit de Baldur, il contemplait le Gardien, attendant sa mort pour enfin se manifester dans la réalité de ce monde. Par l’Eternité ! Il en avait décidément plus qu’assez de vivre dans ce monde par le biais de ces misérables et chétives créatures. Mais pour une fois, il prendrait plaisir à cette douce torture… elle allait lui offrir l’agonie du dernier des gardiens, il y veillerait.



Isharan les laissa venir à lui, houle grondante qui piétinait l’herbe douce de ces lieux dans lesquels il avait grandi et aimé. Une dernière pensée alla à Aroré, une prière se murmura sur ses lèvres dans l’espoir d’un retour, puis il devint ce pour quoi il était né, toute une vie pour ce seul instant qui le verrait devenir ombre et flammes. Son esprit se noya dans la force de la vie, il devint l’épée, le tourbillon destructeur qui contrôlé parvenait à choisir son combat.



Les barbares ne comprirent jamais ce qui se passa, ils ne surent que leur mort. Une puissance les broya, les tailla sans pitié ni hésitation sans qu’aucun d’entre eux ne puisse seulement le toucher. Avec la grâce de la mort, Isharan déploya son don, unique. Le chef des envahisseurs se souvint alors de son nom, et n’osa le dire. Il lui fallut tout son courage pour détacher son regard de ce qui quelques instant auparavant était encore un homme. Ses mains tremblaient quand il prit la pierre donnée par son maître et la brisa… Il ne se passa rien, mais il crut entendre une femme hurler et vit le gardien cesser de tuer, arrêté dans le rythme de l’effroyable et splendide danse qu’il avait fait sienne. Si peu de temps s’était égrainé de la fuite des sables du temps, mais déjà Isharan avait massacré plus d’homme qu’une armée ne l’aurait fait. Il se dégageait de lui une puissance, une paix si profonde, venue des abimes de la mer, de l’infini des cieux et des entrailles de la terre. Baldur resta là, ses mains moites et tremblantes sur les morceaux noirs de la pierre désormais brisée. Pour la première fois de sa vie, il eut peur, non pas cette terreur face à son maître. Non, une peur saine, celle d’avoir commis quelque chose de grave, de terrifiant, d’infiniment triste. Son âme souillée se souvenait, mais ne put faire plus, vaincue par trop d’année de vices et d’horreurs.



Ce fut alors que le Gardien reçut ses premiers coups, coupant ses ailes, taillant dans sa lumière ; la douleur qui palpitait dans son front fit comprendre au Barbare que son maître voyait à travers lui… Son maître qui depuis des siècles attendait ce moment, ce moment qui voyait mourir Isharan, le Gardien. Il le sentit se nourrir de chaque goutte de sang qui coulait de ce corps, de chaque larme que cette âme versait. Il se délecta de la chute du dernier ange. Le gardien avait pleuré en massacrant ses semblables, l’Ombre, elle, ne ressentit rien…



Au sommet du Thor, Aroré eut l’impression qu’une part d’elle se brisait, elle hurla et perçut avec horreur que la force d’Isharan le quittait face à sa crainte qu’elle ne soit blessée. La pierre, qu’avaient-ils fait ? Mais il était trop tard désormais. Elle sut que l’esprit mauvais planait sur les landes et que les lames entraient dans les chairs du Gardien… La puissance du cercle de pierre avait éveillé la sienne, l’unissant, détruisant ses doutes et ses peurs. Elle ne vit plus que la haine, la rage et l’horreur qui s’abreuvait de la mort de la lumière, d’Isharan. Sa différence, le mensonge de son état : la déesse était née humaine, divisée et sacrifiée. Des siècles de sagesse luttèrent un bref instant, mais une force sans nom s’éveilla dans le regard vert d’Aroré, les étoiles brillèrent en eux, créant milles tourbillons, éveillant en elle la puissance sans fin, capable de créer et de détruire. Elle se livra à ce pouvoir, suivit son courant, le laissant choisir sans haine ni colère, sans amour ni compassion : le passage les lia et les rendit un en un seul cœur. Aroré, l’aube… venait de se lever, de renaître. Et rien ne pourrait arrêter sa volonté, pas même elle.



Alors, trahissant son serment millénaire pour la première fois, elle agit. Elle libéra ses émotions, laissant au monde insuffler en elle le mélange du chaos et de l’ordre, les opposés sans aucune harmonie entre eux. Elle se lia à lui, et il lui offrit tout.



Son regard devint flamboyant, son diadème s’embrasa et Aroré comprit que rien ne lui serait pardonné, pas même son amour. Elle descendit les marches du Thor, donnant la mort autour d’elle, tuant d’une pensée alors que sa vie n’avait été que paix. Des milliers d’hommes tentèrent de l’empaler sur leurs épées, leurs lances. Des milliers d’hommes tentèrent de fuir. Aroré ne fit rien, elle passa au milieu d’eux, recevant chaque coup. Mais nul sang sur ses voiles, nulle trace écarlate sur sa peau dorée. La déesse devint le miroir de toute pensée, et toute pensée retourna ainsi à son porteur. Et tels qu’ils furent tous, tels ils moururent. Agonisant, Isharan tentait encore de la protéger d’elle-même, de son amour pour lui… Elle ne l’écouta pas, et appela à elle le passé… reçut sa réponse. Fermant les yeux, elle hurla son désespoir et sa colère… sa haine, sa tristesse, et le monde explosa. Elle avait appelé le jugement, et désespérée, ne put que contempler l’avenir se baignant dans le sang de ses enfants, incapables d’amour, de compassion. Elle ne pouvait qu’être leur miroir, pouvoir plus terrifiant que tout autre, car il n’est que le reflet des intentions que nous portons en nous. Sa force se déchaîna des liens qu’elle s’était donnée pour les hommes, elle les tua, les déchirant un à un, se tuant avec eux. Dans sa folie meurtrière, elle entendit Isharan hurler face à la mort qu’elle déchaînait, et rire un esprit dément.



- Tu as perdu en te trahissant ! exulta l’esprit mauvais à la face de l’Envoyée.



- Oui, Sharkan, mais j’ai perdu par amour, et je donne ma vie à cela. Une je suis redevenue à mon crépuscule, et désormais je sais.



- Que m’import, chère amie, ou devrais-je dire : ma sœur ? Ta place sera loin de cette terre que tu chéris tant. Tu t’es étiolée au fil des siècles, perdant peu à peu ton unité en te mêlant à ces esclaves. Ceci n’est que l’aboutissement de ta décadence, « Déesse ». Tu as cru que servir la vie ouvrirait un avenir autre, vois, désormais…



Aroré ne répondit jamais. Des larmes sur son visage ancien, ses mains tentaient en vain d’empêcher le sang de couler des trop nombreuses plaies du corps supplicié d’Isharan. Son souffle s’échappait de son corps, il mourrait, et elle aussi. Le passage n’avait été fait. Plus jamais ils ne seraient tels qu’ils furent, plus jamais ne saurait-elle. Elle serait un éclat brisé au mieux, détruite au pire. Pour la première fois depuis sa naissance il y avait de cela des éternités, pour la première fois, elle ignorait l’avenir, tout comme son passé était devenu au fil des années comme une brume, lui cachant les raisons de sa présence, de son existence, créant une question : pourquoi ce changement ? Isharan leva sa main ensanglantée vers son visage baigné de larmes.



- Tu es… si belle, Aroré. Ne pleure pas. C’est… il s’étouffa dans le sang qui coulait de ses lèvres.

- Ne parle pas… je t’en supplie. Laisse-moi te rendre la vie, implora-t-elle.

- Non ! Non… écoute-moi. Il y a longtemps, tu n’étais pas ainsi. Je t’aie toujours connue, toujours. Ne regarde plus vers le passé… ou le monde mourra avec toi. Aroré… tu dois comprendre que… tu n’es plus…

- Oui, je sais, mon amour. Je ne suis plus seule. Je sais, je l’ai compris trop tard. Pars en paix, Gardien, car j’ai placé mon avenir en vous, mes fidèles.



Ses larmes coulaient sur Isharan. Il aurait aimé lui dire à quel point il l’aimait, à quel point sa beauté était lumineuse et vivante. Il y avait tant de chose qu’il aurait aimé vivre. Ses pensées se tendirent vers une ultime supplique, prière muette… « Ô, Danae, si mon âme peut veiller sur elle, tisse-là dans l’avenir… fais que nous revenions à ses côtés ».



I.



Ceci est le début de ce qui est destiné à devenir hypothétiquement un roman, si je trouve le temps^^.
_________________
"Il est troublant de découvrir combien de gens pensent qu'ils ne peuvent apprendre et combien plus encore croient que c'est là chose difficile... certains savent que chaque expérience porte en elle sa leçon."Dune
"le seul règne est celui de la vie."


Last edited by Altéa on Tue 2 Mar - 18:43 (2010); edited 2 times in total
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PostPosted: Thu 24 Jul - 13:54 (2008)    Post subject: [prologue et 1er chapitre] L'Etrangère, tome 1 : Crépuscule Reply with quote

Chapitre 1
- Isharan !
Aroré hurla son nom comme une louve blessée à mort, se déchaînant au dessus des rares gardiens encore vivants qui pour certains, blessés et couverts de sang, tentaient d’empêcher que cette femme ne meure. Ils étaient tous venus à l’aube, près des pierres dressées au sommet de la colline. Ils étaient nombreux, de véritables guerriers, mais face à cette houle humaine, sauvage et emplie de colère, ils étaient tombés comme le blé d’hiver sous la faux. Tout ce qu’Aroré avait tant redouté durant sa vie se déroulait là, dans cette plaine illuminée par la douce lumière d’un après midi d’été.

Le jour passa, alors que le sol se couvrait de corps et que gorgé de sang, il devenait aussi glissant que sous une pluie torrentielle. Une dernière fois, le cœur brisé, la Gardienne se retourna, et nomma les morts de ce jour, si nombreux. Dans son cœur, elle le savait, ils allaient tous mourir, ils ne pourraient tenir face à ces hordes. Ils allaient vivre le temps qu’il faudrait pour qu’elle demeure hors de tout danger afin d’ouvrir les pierres, puis, ils partiraient rejoindre leurs frères d’arme. Elle n’avait pu empêcher cela autrefois, elle ne le ferait non plus cette fois-ci. Alors, pourquoi cette peur ? Pourquoi cette angoisse attendant tapie dans ses pensées, au plus profond de son corps, douleur sourde qui ne pouvait se pleurer ? Quelque chose avait changé, quelque chose qui lui échappait encore, un élément qui pouvait devenir vital ! Ces millénaires, siècles, années et jours, chacune des heures vécues les sentait-elle en elle, chaque instant, et ce vide immense, un secret qu’elle s’était gardée de dire, de dévoiler. Elle était nommée Etrangère, telle la déesse au regard étoilé. Elle n’avait jamais pensé à le nier, qui l’aurait cru ? Trop de signes, trop de test avaient démontré une vérité que chacun voulait voir ainsi. Mais elle savait cela : sa mémoire n’était pas intacte, son pouvoir affaibli et ses dons de plus en plus difficiles à maîtriser. Tant d’années à cacher des sentiments par trop humains, des doutes, à sentir ce qu’elle était : une déesse, certes, mais devenue autre chose. Sur les marches froides et usées, entourée du fracas des armes, des hurlements des mourants, elle eut conscience marcher vers un gouffre, un avenir préparé d’éternité… l’inconnu pour elle qui avait toujours tout su, tout connu, tout prévu.

Derrière le mur vivant que formaient les gardiens se tenait un jeune guerrier. Il ne participait pas encore à ce combat. Il se tenait comme une ombre de lumière derrière ses guerriers, car il était l’ultime rempart, le gardien de la Gardienne. Sa pensée seule était une arme face au mal qui s’avançait. Alors que la femme qu’il veillait remontait les marches taillées, il la suivit. Oui, il était le bouclier qui la protégerait des atrocités, de la peur… de tout. Sa voix seule, son regard, ses gestes : tout son être était plus efficace qu’une nuée de guerrier. C’est pour cela qu’il lui parla à ce moment, parce que sans elle, il n’aurait jamais été qu’un corps vide vivant une existence sans but. Sans elle, il n’était qu’une nuit sans aube, et sans lui, Aroré n’aurait été que lumière. Il ne pouvait voir son visage, mais il devinait le tressaillement de ses pensées, sa tristesse et ses questions. Ses doigts glacés serraient machinalement les pans de sa robe toute tissée d’or et de voiles. Un instant, elle frissonna, son pas s’arrêta alors que ses fines épaules s’écrasaient sous le poids du chagrin qui l’accablait.
- Aroré… ne te retourne pas, fais ce que tu as décidé tout comme eux font ce qu’ils ont choisi de faire. Il en est ainsi, tu le sais, lui dit-il presque dans un murmure, ses bras prêts à l’accueillir encore une fois.

Elle se retourna, fine silhouette entourée de vent et de cris, fragile comme une fleur de printemps

Marchant à elle, le jeune guerrier lui cacha peu à peu la vue de cette bataille entre deux mondes. Dans la lumière du crépuscule, il apparaissait comme né de la mer et de ses eaux sauvages. Grand, plus que ceux de sont peuple, fin et souple, sa peau portait la caresse dorée du soleil, rendant son regard gris acier plus froid, plus étrange sous sa chevelure aux couleurs des bois dans lesquels si souvent il avait chassé. Sa prestance semblait d’outre temps, de ces époques où les hommes étaient pareils aux dieux. C’est ainsi qu’il monta les quelques marches le séparant de celle qui portait son âme, ce celle qui était son cœur, sa vie, son étoile. Il lui offrit le sourire qu’il n’avait eu que pour elle seule, oubliant tout si ce n’est à quel point elle souffrait.

- Tu es la gardienne, et je suis ton gardien tout comme eux, reprit-il. Il en fut ainsi longtemps, et il en sera ainsi quand nous reviendrons. C’est la vie que nous avons choisie, librement.

Toujours sans un mot, la jeune femme leva son regard vers le soleil et le regarda, se noyant dans la fournaise mourante du crépuscule.

- Il ne peut me brûler, Isharan. Il ne l’a jamais pu, tout comme le feu. Alors pourquoi ? Tout cela ne devait finir ainsi, pas comme cela.

Prenant les mains du guerrier, ses yeux tristes fixés sur son visage, sa voix si douce portait toutes les blessures de ceux qu’elle avait appris à aimer.

- Je refuse votre choix à tous, car quelle gardienne pourrait laisser périr ceux qu’elle a jurés de…

- Non ! Non… tu n’en as pas le droit, la coupa le gardien avant qu’elle ne puisse prononcer l’irréparable.

- Si, Isharan… je le peux, toi plus que quiconque, tu le sais : je peux tout !

Il sentait son pouvoir gronder, le sien y répondre. Il refoula les mots qu’il ne dirait jamais, une vérité impossible en ce moment et en ce lieu. Il ne pouvait que demeurer, entre elle et le monde, lui, l’ombre de la lumière.
- Je sais surtout le prix que cela te coûterait. Jamais je ne te laisserai le souffrir, jamais ! Sa voix, brûlante, passionnée et pourtant telle une caresse pour elle qui savait l’écouter.

Levant une main vers son visage, il essuya ses larmes. Comment lui expliquer sans la blesser. Elle, plus que tout autre, était capable de protéger les siens, mais pour cela elle devait faire le passage afin de revenir un jour, lors d’une autre vie et sous d’autres traits. Avec des gestes doux, il la prit dans ses bras, prenant garde à ne pas la blesser contre le fer qui recouvrait ses bras et sa poitrine. Derrière lui retentissait le fracas d’un carnage, mais il ne laisserait rien au monde atteindre Aroré, rien, pas même sa propre mort. Car le passage demandait toujours sa part, et cette part serait son amour pour elle. Les textes sacrés n’en disaient rien, mais qu’y avait-il à dire ? Quelle force autre que l’amour pourrait la préserver dans son voyage si ce n’est la sienne. Trop de choses avaient changé, et qu’elle ignorait tout en les ressentant. Le visage dans son cou parfumé, il souffrit de la voir si vulnérable, tremblant comme un jeune faon. Devinant la folle pensée qui naissait en elle, il empêcha un sacrifice dont les conséquences seraient incommensurables.

- Non, répondit-il aux pensées de la Gardienne, aujourd’hui tu n’appelleras pas à toi cette force. Elle appartient à l’avenir, et tu le sais, Aroré… Ouvre ces pierres, et va-t-en.

- Mais… toi… fit-elle, redevenant durant un bref instant la jeune femme fragile et vulnérable qu’il connaissait.

Elle ne put achever de formuler cette angoisse, cette vision dans laquelle elle le voyait mourir et la maudire. Depuis des années, depuis le commencement, ils n’avaient jamais été qu’un, en tout. Elle ne voulait qu’il en soit autrement pour leur mort. Mais elle était la gardienne, et lui son gardien Rien ne permettrait qu’il en aille autrement. Elle n’avait pas vraiment appartenu à ce monde, mais une part d’elle s’y était attachée par un sentiment qui l’y avait fait prendre racine.

Résignée, elle sortit des bras protecteurs de l’homme qu’elle aimait, monta au sommet du cercle de pierre, et ne se retourna pas. Elle savait qu’il la regardait, qu’il ne la quitterait jamais… Ce crépuscule se coucherait sur leur mort à tous deux, mais pour elle, la destruction de son enveloppe charnelle représentait l’espoir, alors que pour Isharan, il ne serait que la promesse d’un éternel oubli. Sans se retourner, de peur de ne pouvoir alors le quitter une fois encore, elle le libéra de ses chaînes :
- Isharan, toi qui garde les portes du monde, aujourd’hui est ton heure. Danse pour moi, une seule et unique fois… pour que les étoiles pleurent et que le sang abreuve la terre, danse…

Les mots lui coutèrent autant de douleur qu’elle en avait connue. Pourquoi sa gorge était-elle si nouée, si douloureuse ? Chaque émotion était si nouvelle, si étrange… Comment pouvait-elle, en quittant Isharan, se poser de telles questions ! Sa nature lui échappait, tout comme la nécessiter de créer le Passage, elle ne pouvait désormais que se fier à son intuition, à la calme puissance qui l’avait toujours guidée. Lové en elle, le déchirement que lui causait chaque pas l’éloignant de son amant se déployait, lui causant une souffrance bienfaitrice, libératrice… humaine. Elle devina plus qu’elle ne vit que le Gardien s’était incliné… Isharan et Aroré n’étaient plus, ne demeurait que la Dame et son Guerrier, et leur sacrifice immuable.

Isharan fut soulagé de la voir reprendre sa lente marche vers le Thor. Pour avoir été victime de son pouvoir une fois, il connaissait les risques qu’Aroré encourrait à le laisser libre de s’abattre sur les envahisseurs. Mais elle avait raison, rien ne s’était déroulé comme prévu, comme cela aurait dû être. Elle-même était différente, lui-même tout autant, de ce qu’un gardien et une gardienne étaient. Sa seule certitude était qu’elle devait partir, et vite. Dans sa main, il sentait l’épée divine vibrer, appeler de toute son avidité qu’il la brandisse et qu’il danse avec elle. Ce pouvoir, lui seul le dominait et pouvait être dominé par lui, tout autre serait détruit, son âme déchiquetée et anéantie dans des souffrances sans fin, destiné à devenir l’éternel pitance d’une arme qui ne pardonnait jamais…

- Bientôt, Lima, bientôt… murmura-t-il. Quand Aroré ne pourra nous voir, je te donnerai au monde, quand la lumière sera partie de sous ce ciel, nous appellerons sa sœur, et nous libérerons la mort.

Au pied de la colline, les navires et leurs hordes de barbares étaient tenus en échec par une poignée de braves. La guerre leur était un art, leur bataille plus une danse qu’un combat. Face à la mêlée qui hurlait, emplie de haine et de désirs fous, ils étaient l’océan, la colère des cieux, la danse appelée des tréfonds du chaos. Ils étaient les gardiens du Passage, et quiconque parvenait à les forcer à sortir leurs lames périssait par elles. Miroir de l’équilibre, ils en étaient les serviteurs… et aujourd’hui serait leur dernière danse, leur ultime bataille.

Au sommet de la colline, doucement et sans hâte, Aroré revêtit les attributs de sa charge, puis ouvrit le temple de pierre en prononçant son nom secret. Pour tout autre qu’elle, ces pierres ne changèrent guère, mais pour elle, elles étaient le passage, le lien et l’avenir de son esprit. Depuis longtemps déjà, elle revenait, fidèle à son serment… Un serment qui lui interdisait d’agir directement et lui imposait de n’être qu’un guide, laissant périr ceux qu’elle apprenait à aimer. Le cercle de pierre s’anima sous son chant, sous la caresse de ses pensées, sous l’appel de l’avenir. Du creux de la pierre, engendrée par elle, une lame bleutée et brillante jaillit sous la lumière éclatante, glorieuse et d’une beauté implacable. De la poussière s’élevèrent deux figures ailées et parées d’écailles d’eaux et de flammes, serviteurs et veilleurs… les dragons. Aroré tendit sa main, son esprit noyé dans l’éclat doux et chatoyant de ce qui était tout sauf une arme, un don. La lame s’éleva par la seule volonté de son maître et vint se placer dans la main tendue, animée de sa propre vie. La garde s’adapta aux doigts fragiles de la jeune femme. Elle fut presque étonnée de sentir la lame, chaude et vibrante comme une créature vivante. De la lame sortit alors un rayon de lumière pure qui toucha la Gardienne au plus profond de son être. Sur son front se dessina l’antique symbole de sa nature alors qu’une gemme venue de son âme-même était apparue sur la garde ornée des deux dragons.
- ainsi, c’est à la fin que tout m’est donné… souffla-t-elle, en larmes, heureuse et apaisée.

Tout était là, entre ses mains. L’épée de lumière et d’ombre, l’épée au cœur pur. Le symbole était si évident qu’il leur crevait les yeux ! Ils n’avaient oublié qu’une chose, la main qui la tenait. Mais cette erreur était désormais lavée de sa souillure. Aroré ferma ses yeux ; guidée par son cœur, elle se coupa du monde, n’entendit plus le sifflement des glaives, les hurlements d’agonie ni le rire dément des barbares. La caresse du vent et la chaleur du soleil coulèrent sur elle alors que sa volonté s’abimait au cœur des ténèbres de son âme, cherchant des mots et des pensées qui jamais n’avaient existé, pour créer un passage nouveau, pour une fin différente. Car toute fin ne peut amener qu’une renaissance, et c’était elle qui était à la fois la porte et le passeur. Grâce à la lame, elle trouverait le lieu ultime de son pouvoir, elle déchirerait les voiles de sa mémoire… Face à la fournaise du soleil, la lame sur son cœur, elle trouva l’invisible puissance qui l’habitait, et elle accepta l’ombre et la lumière pour devenir le point d’équilibre, infime mais doué d’une puissance incalculable, doté de toute l’énergie apte à la création d’une étoile ! Elle n’avait plus besoin d’user de son corps pour voir, entendre ou parler, elle était le monde, elle voguait sur les lignes du temps, encrée dans l’éternel présent. Tout était si… évident ! Si facile. Elle projeta son esprit, devenant le pont entre toutes les réalités, les multipliant à l’infini dans une toile de fils de lumière dont elle jouait tels d’une harpe. Elle trouva la faille et… éleva la lame bleue. Avec douceur, elle toucha chaque être qui avait traversé sa vie, ramenant chaque parcelle de lumière qu’ils avaient fait naître… Eux aussi seraient les artisans bienveillants et invisibles de la nouvelle trame, de la tapisserie dont leur vie et leur mort était le souffle de vie, l’essence même. Tout le reste était balayé par leur volonté, car ils avaient compris l’essence de l’humanité, son secret, son pouvoir. Aroré tissa ce secret dans l’avenir, le gravant dans le portail de lumière, le murmurant dans le vent, dans la pluie et dans l’astre solaire. Elle le protégea de son rire, de sa joie, de sa liberté retrouvée. Aliénor, dans toute sa folie, avait compris… Mais quel en avait été le prix ! Aroré, contempla l’épée sacrée, son propre sang suivant les rainures délicates qui ornaient sa lame. La terre humide reçut le don de la vie, buvant un sang offert librement en offrande. Ainsi l’Etrangère affirmait-elle sa promesse et le lien qui désormais la liait à cette terre. Elle n’avait plus peur de l’inconnu, de la mort ou des conséquences de ses actes. Tout avait été accompli au nom de la vie, la graine de l’avenir avait été semée. Au temps, aux éléments et à la volonté des hommes de la faire germer ! Mais en ce qui la concernait elle, la Terre veillerait sur elle, elle n’avait donc rien à craindre, non… rien hormis elle-même.

Au pied de la colline, les guerriers d’Aroré furent brusquement débordés par le nombre, et durent commencer à reculer, tombant les uns après les autres jusqu’à ce qu’il n’en reste plus qu’un. Un seul, certes, mais le plus dangereux pour cette ombre qui aspirait à dévorer le monde… son monde. Les guerriers fanatiques n’avaient pas hésité à massacrer les gardiens de la colline, mais face à cet homme, ils reculèrent. Il ne cèderait jamais, pas avant qu’il ne l’ait décidé : nul ne l’avait su avant cet instant, mais cela se voyait. Cet endroit, il en était le maître absolu. A aucun moment il n’avait pris part au combat, personne ne l’avait jusqu’alors même remarqué. A ses pieds, le sang des siens. Il se tenait là, à des dizaines de mètres, immobile, le visage dissimulé par la pluie et le vent qui faisait voler sa chevelure de feu et d’ébène. Les cris s’étaient tus, le silence se fit peu à peu. Alors, les cieux se déchirèrent, la voix du ciel se fit entendre, et les dieux versèrent les larmes qui devaient laver cette plaine sacrée. Ils pleuraient les fils morts, le combat du Gardien, car son épée tirée sonne le glas d’une époque.

Celui qui semblait commander la flotte et l’armée d’envahisseurs prit le temps d’observer cet homme, debout sur le versant de la colline. Son maitre l’avait averti que les protecteurs de la Dame seraient de grands guerriers, mais plus que tout, il l’avait mis en garde contre cet homme : une légende vivante portant un nom autant béni que maudit : Isharan, le seul barrage entre lui, le destin du monde et cette femme. Son maître avait exigé qu’on tue le gardien, quant à la femme, il n’avait besoin que de son esprit… le reste serait pour lui. Le barbare eut un sourire mauvais. Il avait connu cette femme, une perle jalousement gardée dont il n’avait pu oublier ni la froideur ni le magnétisme obsédant.

Isharan, le Gardien. Songeur, le barbare le fixa, sachant comme le sait tout guerrier quand un autre le fixe, qu’Isharan le fixait lui aussi. Pourquoi, mais pourquoi donc devrait-il avoir peur d’un seul homme alors qu’il en avait des milliers à ses côtés?

La réponse à cette question fut douloureuse, cinglante… humiliante. Elle traversa son esprit comme une lame glaciale.
- Parce que ses hommes ont taillé en pièce une armée qui en a déjà soumis de plus grandes, être aveugle ! Et parce qu’il est le Gardien… Tu n’es rien face à cette créature. Il est né d’une pensée, d’un choix, et contre cela, même les dieux ne peuvent rien ! Même moi je ne puis rien si ce n’est le détruire par sa propre essence… Ramène-moi son cœur, Baldur, ou je prendrai le tien. N’oublie jamais que ce qu’on me dénie je l’obtiens alors à ma façon.

Une voix, glaciale, cette manière de se tapir dans le noir sans que nul ne le vît… son seigneur et maître, l’homme à qui il devait d’être encore en vie, le seul être dont le seul nom pouvait lui donner des cauchemars pour des nuits et des nuits. Autrefois, selon les rumeurs du continent, les siens l’appelaient Estvan, mais en ce jour, nul ne le nommait plus autrement que « le sans visage », ce qui lui valu ce nom étrange et inquiétant : l’Ombre.

- Bien sûr, mais en ce cas, allons-nous le laisser là… maître ? Osa-t-il répondre en pensée.

- Non… avance, et souviens-toi que ton échec sera ta mort, lente… tout comme le sera celle des tiens, ne l’oublie jamais !

Le barbare su tut, on ne négociait pas avec l’Ombre. Et de toute manière, Il était déjà partit, sans doute épuisé par l’effort de venir de si loin. Son esprit était certes puissant, mais il était âgé, et cette femme d’une grande force… Cette chienne paierait ! Oui, et il prendrait plaisir à la voir aux mains de son maître, quand bien sûr il lui aurait enlevé tout moyen de se servir de ses dons…

Il éclata d’un rire gras et cruel. La peur de la présence de son maître dans son esprit partit face à l’idée de ce qu’il ferait à cette femelle arrogante après avoir tué devant elle son Gardien.

Il ne vit pourtant pas Isharan prendre calmement son arc, et encocher sa flèche. Il ne la vit que lorsqu’elle se planta à ses pieds alors qu’une autre, déjà, tuait le simple soldat qui s’apprêtait à lui faire son rapport.

Le barbare ne pensa plus alors aux conseils de son maître, et chargea avec son armée l’homme solitaire. Il oublia qu’au sommet de la colline se trouvait plus qu’une femme, il oublia son maître… Mais il fit ce qui avait été prévu par Lui. Incapable de toucher le monde, il le touchait par ses esclaves… Incapable de tisser l’avenir là où Aroré avait posé sa marque laissant libre tout homme, il laissait cette liberté tailler dans la chair de la Terre. Au creux de la nuit qui s’engouffrait dans le cœur des créatures humaines, il attendait, il buvait leurs larmes, leurs colères et leur peur. Telle était sa marque ! Elle leur avait offert la liberté, soit, c’est donc par cette liberté qu’il allait vaincre. Que de patience, que d’attente pour voir mourir cette femme, presque une sœur. Dissimulé dans l’esprit de Baldur, il contemplait le Gardien, attendant sa mort pour enfin se manifester dans la réalité de ce monde. Par l’Eternité ! Il en avait décidément plus qu’assez de vivre dans ce monde par le biais de ces misérables et chétives créatures. Mais pour une fois, il prendrait plaisir à cette douce torture… elle allait lui offrir l’agonie du dernier des gardiens, il y veillerait.

Isharan les laissa venir à lui, houle grondante qui piétinait l’herbe douce de ces lieux dans lesquels il avait grandi et aimé. Une dernière pensée alla à Aroré, une prière se murmura sur ses lèvres dans l’espoir d’un retour, puis il devint ce pour quoi il était né, toute une vie pour ce seul instant qui le verrait devenir ombre et flammes. Son esprit se noya dans la force de la vie, il devint l’épée, le tourbillon destructeur qui contrôlé parvenait à choisir son combat.

Les barbares ne comprirent jamais ce qui se passa, ils ne surent que leur mort. Une puissance les broya, les tailla sans pitié ni hésitation sans qu’aucun d’entre eux ne puisse seulement le toucher. Avec la grâce de la mort, Isharan déploya son don, unique. Le chef des envahisseurs se souvint alors de son nom, et n’osa le dire. Il lui fallut tout son courage pour détacher son regard de ce qui quelques instant auparavant était encore un homme. Ses mains tremblaient quand il prit la pierre donnée par son maître et la brisa… Il ne se passa rien, mais il crut entendre une femme hurler et vit le gardien cesser de tuer, arrêté dans le rythme de l’effroyable et splendide danse qu’il avait fait sienne. Si peu de temps s’était égrainé de la fuite des sables du temps, mais déjà Isharan avait massacré plus d’homme qu’une armée ne l’aurait fait. Il se dégageait de lui une puissance, une paix si profonde, venue des abimes de la mer, de l’infini des cieux et des entrailles de la terre. Baldur resta là, ses mains moites et tremblantes sur les morceaux noirs de la pierre désormais brisée. Pour la première fois de sa vie, il eut peur, non pas cette terreur face à son maître. Non, une peur saine, celle d’avoir commis quelque chose de grave, de terrifiant, d’infiniment triste. Son âme souillée se souvenait, mais ne put faire plus, vaincue par trop d’année de vices et d’horreurs.

Ce fut alors que le Gardien reçut ses premiers coups, coupant ses ailes, taillant dans sa lumière ; la douleur qui palpitait dans son front fit comprendre au Barbare que son maître voyait à travers lui… Son maître qui depuis des siècles attendait ce moment, ce moment qui voyait mourir Isharan, le Gardien. Il le sentit se nourrir de chaque goutte de sang qui coulait de ce corps, de chaque larme que cette âme versait. Il se délecta de la chute du dernier ange. Le gardien avait pleuré en massacrant ses semblables, l’Ombre, elle, ne ressentit rien…

Au sommet du Thor, Aroré eut l’impression qu’une part d’elle se brisait, elle hurla et perçut avec horreur que la force d’Isharan le quittait face à sa crainte qu’elle ne soit blessée. La pierre, qu’avaient-ils fait ? Mais il était trop tard désormais. Elle sut que l’esprit mauvais planait sur les landes et que les lames entraient dans les chairs du Gardien… La puissance du cercle de pierre avait éveillé la sienne, l’unissant, détruisant ses doutes et ses peurs. Elle ne vit plus que la haine, la rage et l’horreur qui s’abreuvait de la mort de la lumière, d’Isharan. Sa différence, le mensonge de son état : la déesse était née humaine, divisée et sacrifiée. Des siècles de sagesse luttèrent un bref instant, mais une force sans nom s’éveilla dans le regard vert d’Aroré, les étoiles brillèrent en eux, créant milles tourbillons, éveillant en elle la puissance sans fin, capable de créer et de détruire. Elle se livra à ce pouvoir, suivit son courant, le laissant choisir sans haine ni colère, sans amour ni compassion : le passage les lia et les rendit un en un seul cœur. Aroré, l’aube… venait de se lever, de renaître. Et rien ne pourrait arrêter sa volonté, pas même elle.

Alors, trahissant son serment millénaire pour la première fois, elle agit. Elle libéra ses émotions, laissant au monde insuffler en elle le mélange du chaos et de l’ordre, les opposés sans aucune harmonie entre eux. Elle se lia à lui, et il lui offrit tout.

Son regard devint flamboyant, son diadème s’embrasa tel une flamme… et Aroré comprit que rien ne lui serait pardonné, pas même son amour. Elle descendit les marches du Thor, donnant la mort autour d’elle, tuant d’une pensée alors que sa vie n’avait été que paix. Des milliers d’hommes tentèrent de l’empaler sur leurs épées, leurs lances. Des milliers d’hommes tentèrent de fuir. Aroré ne fit rien, elle passa au milieu d’eux, recevant chaque coup. Mais nul sang sur ses voiles, nulle trace écarlate sur sa peau dorée. La déesse devint le miroir de toute pensée, et toute pensée retourna ainsi à son porteur. Et tels qu’ils furent tous, tels ils moururent. Agonisant, Isharan tentait encore de la protéger d’elle-même, de son amour pour lui… Elle ne l’écouta pas, et appela à elle le passé… reçut sa réponse. Fermant les yeux, elle hurla son désespoir et sa colère… sa haine, sa tristesse, et le monde explosa. Elle avait appelé le jugement, et désespérée, ne put que contempler l’avenir se baignant dans le sang de ses enfants, incapables d’amour, de compassion. Elle ne pouvait qu’être leur miroir, pouvoir plus terrifiant que tout autre, car il n’est que le reflet des intentions que nous portons en nous. Sa force se déchaîna des liens qu’elle s’était donnée pour les hommes, et les tua, les déchirant un à un, se tuant avec eux. Dans sa folie meurtrière, elle entendit Isharan hurler face à la mort qu’elle déchaînait, et rire un esprit dément.

- Tu as perdu en te trahissant ! Exulta l’esprit mauvais à la face de l’Envoyée.

- oui, Sharkan, mais j’ai perdu par amour, et je donne ma vie à cela. Une je suis redevenue à mon crépuscule, et désormais je sais.

- Que m’import, chère amie, ou devrais-je dire : ma sœur ? Ta place sera loin de cette terre que tu chéris tant. Tu t’es étiolée au fil des siècles, perdant peu à peu ton unité en te mêlant à ces esclaves. Ceci n’est que l’aboutissement de ta décadence, « Déesse ». Tu as cru que servir la vie ouvrirait un avenir autre, vois, désormais…

Aroré ne répondit jamais. Des larmes sur son visage ancien, ses mains tentaient en vain d’empêcher le sang de couler des trop nombreuses plaies du corps supplicié d’Isharan. Son souffle s’échappait de son corps, il mourrait, et elle aussi. Le passage n’avait été fait. Plus jamais ils ne seraient tels qu’ils furent, plus jamais ne saurait-elle. Elle serait un éclat brisé au mieux, détruite au pire. Pour la première fois depuis sa naissance il y avait de cela des éternités, pour la première fois, elle ignorait l’avenir, tout comme son passé était devenu au fil des années comme une brume, lui cachant les raisons de sa présence, de son existence, créant une question : pourquoi ce changement ? Isharan leva sa main ensanglantée vers son visage baigné de larmes.

- Tu es… si belle, Aroré. Ne pleure pas. C’est… il s’étouffa dans le sang qui coulait de ses lèvres.
- Ne parle pas… je t’en supplie. Laisse-moi te rendre la vie, implora-t-elle.
- Non ! non… écoute-moi. Il y a longtemps, tu n’étais pas ainsi. Je t’aie toujours connue, toujours. Ne regarde plus vers le passé… ou le monde mourra avec toi. Aroré… tu dois comprendre que… tu n’es plus…
- Oui, je sais, mon amour. Je ne suis plus seule. Je sais, je l’ai compris trop tard. Pars en paix, Gardien, car j’ai placé mon avenir en vous, mes fidèles.

Ses larmes coulaient sur Isharan. Il aurait aimé lui dire à quel point il l’aimait, à quel point sa beauté était lumineuse et vivante. Il y avait tant de chose qu’il aurait aimé vivre. Ses pensées se tendirent vers une ultime supplique, prière muette… « Ô, Danae, si mon âme peut veiller sur elle, tisse-là dans l’avenir… fais que nous revenions à ses côtés ».

- Aroré ?
- Chut, amour. Ne parle plus… Je t’attendrai, je prierai le vent de te ramener à moi.
- Je devais te dire quelque chose d’important, tu te souviens ?
- Oui, souffla-t-elle entre ses larmes, caressant le visage d’Isharan, livide. Comme il lui était difficile d’accepter la mort, mais elle ne pouvait faire autrement, telle était la loi de cet univers. Et si elle voulait désormais y vivre, elle devait en subir les conséquences, les douleurs et les joies.

Isharan ne révéla jamais son secret. Seul son regard portait la dernière parole qu’il ne pourrait jamais lui dire. Alors, Aroré ferma ses yeux gris, se couchant sur le corps supplicié d’Isharan, espérant que dans sa bonté Danae faucherait sa vie avec celle de son amant. Ses larmes lui brulaient le cœur, amères, tristes comme jamais elles n’avaient pu l’être.

- Isharan, pourquoi ? Pourquoi me changer aussi profondément pour finalement m’abandonner ?
- Parce que ceci est l’ultime marche avant le passage, le dernier prix dont la compréhension dépasse tout enseignement. Si tu le comprends, tu vivras… sinon…

La réponse fusa dans son esprit telle une flèche. Lissa, elle aussi était partie. Les lois de ce monde étaient étranges, capables de bouleverser jusqu’à l’éternité. Mais rien n’était tout à fait tel qu’il paraissait. La mort, la vie, la nuit, le jour : ils étaient ce qu’ils paraissaient être, et autre chose. Une dernière fois, elle posa ses lèvres sur celles d’Isharan, y goûtant pour la première fois la saveur amère du sang. Alors que les premières étoiles pointaient sur les voiles de la nuit, elle se leva sous le vent salé de la mer, et cria en larmes à la face de la nuit…

- Tu ne gagneras jamais ! Jamais ! Aussi longtemps que le gardien sera capable d’amour, même ta haine et toute ta force, même l’éternité ne pourra changer cette loi qui veut que l’amour aille plus loin que tout ! Et entends-moi, Sharkan, je reviendrai. Je suis toujours revenue ! Tu perdras car tu ignores le secret de ce monde, ce secret qui désormais est mien ! Tu ignores comment je le cacherai pour le protéger de ta folie.

- Peut-être, susurra-t-il dans les pleurs du vent, mais ta mémoire est morte avec lui, dans les flammes de ta colère. Tu reviendras, mais ignorante !

- Oui… peut-être, souffla-telle, mais tu paieras ta traîtrise ; je sais désormais pourquoi je suis devenue ainsi, pourquoi ma vie fut différente de toutes les autres. Il aura fallu la mort de mon peuple. Mais ce secret sera ta chute, Sharkan. Tu ne me l’arracheras jamais, tu devras me poursuivre de vie en vie, attendre et te ronger l’âme en te demandant derrière quel visage se cache l’avenir. J’aurais pu devenir telle que tu es, mais j’ai placé ma vie au-delà de moi-même. J’ai changé, et cela te seras inconcevable.

- Non ! Attends, petite sœur… Tu n’as donc pas vu ? C’est avec tes chers protégés humains que je t’ai anéantie. Placer ton avenir et ton pouvoir en eux sera la fin, pour toi comme pour moi. Reviens… reviens-moi.

- Non, non Estvan. Tu n’as donc pas encore compris… Ce n’est pas mon pouvoir que j’ai mis en eux, ou du moins je n’ai fait que leur donner les moyens de réaliser leur souhait. Je n’ai fait que leur rendre… ce qu’ils m’ont donné.

- Mais quel souhait ? Demanda l’Ombre, inquiète. Que t’ont-ils donné pour que tu ne craignes pas ta propre mort ?! Tu… tu es folle.

Aroré éclata de rire.
- Ils m’ont offert la mort et le temps, Ombre, et de cet échange je leur ai donné l’éternité de ma vie.

Sharkan tendit sa pensée pour violer cet esprit trop fragile, désirant une fois pour toute la briser, la haïr… Mais il ne rencontra que le vide, le néant, l’oubli. Par delà les nuages et les brumes, l’aube se levait sur la dernière étincelle de vie qui brillait dans le corps du gardien, une étincelle plus forte que toute autre force. Une étincelle capable de renverser l’univers, et qui allait le faire. Sharkan se brisa face à sa fragilité, toute une éternité de puissance anéantie par l’espoir et le don d’un être que la mort n’avait pu détruire.

Aroré laissa la nuit à ses ombres, remontant les marches désormais souillées, accompagnée d’une âme perdue : la sienne. Au sommet, la lame sacrée l’attendait, car si le Gardien ne vivait plus, seule elle pourrait assurer le passage. Ses doigts fins prirent la lame brillante, une dernière fois elle regarda la lune alors que la pierre au centre du cercle recevait son corps, et sans crainte, elle lui offrit sa vie… Sans crainte, elle plongea la lame dans son corps, elle l’un et l’autre s’unirent, faisant couler sa vie sur la pierre, alors que l’aube se levait, pourpre, silencieuse, pure. Ses dernières pensées furent à sa trahison, et à la volonté de n’en rien regretter. Elle n’entendit pas le cri de haine Sharkan, incapable de vaincre l’ultime pensée d’un corps qui déjà n’était plus. Et ainsi qu’Aroré l’avait prédit, il rongea son âme à craindre son retour, à se torturer pour savoir quelle force pouvait avoir changé une déesse à tel point qu’elle renonçât à son pouvoir, se rendant esclave de la destinée d’une planète perdue aux confins des univers, avec une race d’esclaves ! Milles fois il tenta de la trouver, cette maudite question le torturant plus sûrement qu’il ne le faisait dans les entrailles de la terre, dominant l’histoire des hommes.

Aroré passa, et revint sans jamais se souvenir, croisant parfois un regard étrange sans toutefois se souvenir de la raison pour laquelle il la rendait si triste… Ce sentiment d’un rêve perdu, et d’un avenir différent.

Quant à Isharan, lié à elle par sa volonté et son amour, il revint, parfois. Il connut l’amour, souvent, mais un amour teinté d’une tristesse sans fond, abime se tapissant au plus profond de son regard de loup.

Il en fut ainsi des siècles, des siècles d’errances et de malheurs qui virent tomber les lumineuses civilisations jusqu’au jour où une nouvelle jeune femme allait revenir, seule… et ignorante du poids d’un serment dont nul ne connaissait plus la teneur ni l’origine. Venue au commencement, elle changea, elle oublia, et allait devoir renaître à elle-même ou mourir à jamais, unissant à sa propre évolution celle d’un monde. A chaque existence, elle serait amenée au-delà d’elle-même par une force la poussant à chercher une question, la seule qui puisse créer le passage entre son passé et son avenir, la seule qui puisse lui donner un présent.

Mais voici la légende de Crépuscule qui vit naître et mourir Aroré, l’étoile solitaire, la déesse au regard étoilé, et Ishraran, le fils de la Terre. A cette époque, le monde n’était pas tel qu’il devint. Certes, la chute des antiques cités était consumée, et l’île que vous nommez Atlantide engloutie. N’en demeurait que ses antiques alliées, dont Altéa, île des mers froides et sauvages du nord, dont il ne reste aujourd’hui guère plus qu’une brume caressant les vagues lointaines.
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"Il est troublant de découvrir combien de gens pensent qu'ils ne peuvent apprendre et combien plus encore croient que c'est là chose difficile... certains savent que chaque expérience porte en elle sa leçon."Dune
"le seul règne est celui de la vie."


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PostPosted: Today at 08:15 (2019)    Post subject: [prologue et 1er chapitre] L'Etrangère, tome 1 : Crépuscule

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