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Altéa Mousse

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Joined: 26 May 2008 Posts: 9
Localisation: Ici et ailleurs Shod'l loer: 9 Puissance psychique: 1.00 
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Posted: Fri 30 May - 10:10 Post subject: [prologue et 1er chapitre] L'Etrangère, tome 1 : Crépuscule |
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Le prologue... l'enfer! Bref, en réalité, le 1er chapitre était le prologue, et pour tenter qqch d'autre, j'en ai refais un autre.
Dites-moi ce que vous en pensez, si ce prologue vaut la peine ou s'il vaut mieux le mettre aux ordures!
Crépuscule
Prologue
- Pourquoi ne viendrais-tu pas avec moi, Siana ? N’as-tu pas le sentiment d’avoir attendu toute ta vie un événement qui lui donnerait un sens ? C’est ce que je t’offre, la fin de ce sommeil dans lequel tu es plongée depuis ta naissance dans ce monde. Si tu me suis, je ne te promettrai ni bonheur ni richesse, mais uniquement la liberté, ou du moins les instruments qui y mènent, si tant est que tu veuilles les considérer…
- Mais… je veux dire, je ne vous connais pas ! Rétorqua la dénommée Siana, sur la défensive. Je vous vois pour la première fois, il est 7h du matin et j’ai une journée surchargée, alors si vous voulez bien me laissez…
- Partir ? Et ensuite ? Tu vas aller à ton travail, revivre encore et encore la même comédie, avec cette impression désagréable que chaque parole, chaque sourire et même tes pensées ne sont pas les tiennes, mais celles d’une pièce dont tu ne maîtrises absolument rien. C’est à cela que tu veux retourner ? Etait-ce là tes rêves d’enfance ? Réfléchis à ce qu’est ta vie, juste quelques instants. Es-tu heureuse, ou te conformes-tu à ce qu’on t’a fait croire être le bonheur ?
Siana allait vertement remettre l’inconnue en place quand elle réalisa qu’elle avait raison. D’aussi loin que remontaient ses souvenirs, quelle avait été sa vie ? Faute de savoir quoi faire, elle s’était glissée dans le moule que la société avait préparé pour elle, l’y faisant entrer comme une drogue empoisonne petit à petit un organisme jusqu’à lui faire oublier sa raison d’être. Et là, un beau matin d’été, cette femme, aveugle, l’arrête et en quelques mots la secoue de ce rêve mortel.
- Je… Siana secoua la tête, assommée par la frénésie de son esprit, par ses pensées qui enfin se libéraient du silence qu’elle leur avait imposé. Je suis désolée, je ne sais même pas votre nom, et je crois que mon attitude à votre égard vient avant tout de ma peur face à la réalité de ma vie, et de ce que je ressens face à ce qu’elle est. C’est vrai, j’avais des rêves avant.
Siana resta songeuse. C’était vrai, durant son enfance, elle n’avait jamais souhaité cette vie, ses rêves étaient peuplés de rires et de la magie dont sa mère l’entourait avant qu’elle ne meure. Elle glissa un regard sur les gens qui se bousculaient autour d’elle, se pressant pour prendre un bus, leur train ou par crainte de déplaire à leur patron. Et cela, jour après jour ! Mais pourquoi, finalement ? C’était si facile de s’arrêter, de lever son visage vers le ciel orangé de l’aurore, et de se rendre compte que tout cela n’était qu’une vague illusion qui n’existait que par la croyance que tous avaient en elle. Que c’était-il passé pour qu’il ait fallu cette aveugle afin de l’éveiller ? Les hommes étaient-ils à ce point devenu des esclaves ? Avait-elle été assez endoctrinée par ce que les hommes politiques ou autres financiers avides de pouvoir et d’éternité vomissaient par le truchement de leurs apôtres, les médias et autres journaux… A force, peut-être avait-elle été assommée de toute cette information fallacieuse, mais tout cela n’avait pu qu’étourdir un temps, peut-être même couvrir, la voix de sa conscience. Et cette voix lui hurlait maintenant que quelque chose ne tournait pas rond dans sa vie, dans le monde, dans ce qu’il paraissait être.
- Lissa, répondit la jeune femme qui lui faisait face.
- Pardon ? fit Siana, interrompue dans ses réflexions.
- Je m’appelle Lissa, et… je suis heureuse de te revoir, Siana. Cela faisait longtemps. Tu es toujours aussi étonnante, capable en quelques instants de réaliser ce qui demande à d’autres des années. J’espère que cette fois-ci nous seras accordé plus de temps, mon amie.
- Je ne comprends pas, mais d’une certaine manière, je suppose que je dois vous remercier. Je ne sais comment expliquer ce qui m’arrive, mais j’ai l’impression que vous venez de me sauver d’une vie…
- D’esclave.
- Oui, souffla Siana, d’esclave, répéta-t-elle, comme une enfant découvrant une sonorité nouvelle.
- Comme je te l’ai dit, continua Lissa, je peux faire plus encore, t’offrir la liberté. Mais il te faudra te libérer d’abord, de tes limites, de la cage que tu as accepté de créer et dans laquelle tu t’es murée. Je ne peux pour le moment que te montrer cette prison, toi seule en détient la clef.
- Si je pouvais décider de mon salaire aussi facilement, répondit Siana en éclatant de rire.
- Mais, tu le peux, Siana, dit l’aveugle le plus sérieusement du monde. En fait, si tu trouves le moyen de te me suivre, tu te rendras compte que tu peux absolument tout. Il te suffit de choisir, puis d’agir… et enfin, de savoir accueillir. Quitter le monde pour m’accompagner sur une voie différente sera pour toi le premier pas, le début d’une vie nouvelle dont je ne suis que le premier pas, la main offerte.
L’aveugle se tû, aussi mystérieuse que sa beauté était stupéfiante, totalement décalée dans le cadre qui les entourait, fait de building et de goudron. Tout paraissait si simple lorsqu’elle énonçait les choses, si évident et… joyeux. D’une certaine manière, ne venait-elle pas de commencer, en s’arrêtant là, à quelques pas de ce bus qui aurait dû l’amener à son travail ? Elle n’était pas morte foudroyée, le soleil continuait sa course dans le ciel, les gens se ruaient toujours avec angoisse à leur travail… La folie du monde passait autour d’elle comme… comme un hologramme dont elle n’était plus un programme bien huilé. Et tout à coup, elle décida de profiter de cette chance, du rempart qu’était Lissa entre la course folle des affaires humaine et la « vraie » vie, celle qu’on oublie en grandissant. Lissa l’avait stoppée, puis éveillée de ce sommeil artificiel, et Siana se sentait l’envie de vivre d’une créature ayant trop longtemps hiberné.
- Je vais venir avec vous, Lissa. Pas parce que je vous connais, pas à cause de cette histoire de liberté, mais parce que pour la première fois depuis longtemps, je fais ce que j’ai choisi de faire, et que vous me rappelez quelque chose qui autrefois a dû être important.
- Mais, tu ne t’en souviens pas, n’est-ce pas, dit Lissa, un sourire espiègle sur ses lèvres.
- C’est à peu près ça. Et je me vois mal retourner à leur vie.
Elles éclatèrent toutes deux de rires, heureuses, différentes, sans aucune autre raison que celle qui les poussait à suivre leur intuition, à chercher leur vie et non plus à suivre celle des autres.
- Juste une dernière chose, qu’allez-vous m’offrir ?
Lissa fixa sur elle ses yeux blancs, et caressa le visage fin et légèrement halé de Siana. Elle était différente de ses souvenirs, mais elle avait gardé ses yeux noisette et sa magnifique chevelure de flammes. Elle aurait voulu la prendre dans les bras, partager avec elle toute la joie de la retrouver après des années, non, des millénaires de solitude. Mais ce temps viendra, plus tard, quelques battements de cœur en regard de l’éternité !
- Ta mémoire… Siana, et peut-être plus. Tiens, voici ton billet d’avion, tout est dans cette enveloppe. Tu n’as à te soucier de rien, tout est payé. La seule chose que tu auras à faire une fois arrivée sur place, est de faire ce que tu veux réellement faire…
Lissa laissa la jeune femme de la même manière qu’elle était allée vers elle, entourée de sa présence diaphane et hors du temps, partant d’une démarche souple et sûre, comme si malgré sa cécité elle était capable de voir plus que les voyants. Siana ne rentra pas chez elle, ne fit aucun bagage. Après avoir perdu tant d’années, elle n’avait plus qu’une seule idée en tête : répondre à cette question dont elle n’avait jamais trouvé les mots pour la formuler, mais qui avait toujours été là, obsédante et tenace. Le jour même, elle se rendit au lieu convenu, s’étonnant elle-même de la facilité avec laquelle elle avait quitté son appartement, ses amis, son travail… sa vie.
Lorsqu’elle arriva enfin au domaine de la Chimère, elle y trouva une grille imposante, mais néanmoins délicate dans sa facture. Elle passa devant le chien qui la gardait, sans même être étonnée du fait qu’il n’était pas attaché. Le château était tout simplement magnifique, ses tours étaient blanches, brillantes comme de l’argent. Aucun château qu’elle ait pu visiter ne lui ressemblait, n’avait cette aura de féérie qui ne peut vous charmer que dans un conte, ou un rêve. Irrésistiblement, elle se dirigea vers un sentier à peine marqué, traversant le domaine pour s’enfoncer dans une forêt claire et fraîche. La lumière tamisée par les feuilles ne l’aveuglait plus, et à vrai dire, tout lui paraissait être d’une grande douceur, accueillant et d’une beauté irréelle. Ce voyage l’avait épuisée, mais elle n’en ressentait plus rien. Le chemin déboucha sur une vaste clairière, habitée du chant d’une rivière au bord de laquelle chantaient et voletaient autant de papillons, d’insectes et d’oiseaux, dans une paisible harmonie. Un tel endroit pouvait-il encore exister ? Puis, elle se rendit compte des regards, des visages qui s’étaient tous tournés vers elle. A ce moment, elle réalisa que si elle entrait parmi ces gens, elle aurait définitivement quitté sa vie d’avant pour en commencer une autre, vierge et qu’elle devrait créer totalement, sans autre référence que ses choix et sa propre quête de valeurs. Elle inspira profondément, et marcha à eux, accueillie par des sourires francs, et au moins aussi étrange que leur mystérieuse invitée. Leurs regards se croisaient, apprenaient à se connaître sous la lumière d’un tardif coucher de soleil d’été baignant la colline d’une lumière surréelle. Un faucon cria dans le ciel bleu et sans tache, il vit se lever vers lui le visage d’une femme, admirant son vol calme et serein, royal. Cette créature était vraiment magnifique, si libre ! Siana ne s’était jamais sentie nulle part aussi bien qu’ici, parmi tous ces inconnus ; en repensant à ce qui l’avait amenée dans cet endroit, la jeune femme se rendit compte à quel point ce voyage l’avait déjà transformée.
Elle parla timidement avec ceux qui venaient la saluer, rendant maladroitement les sourires. Un jeune homme parvint même à la faire rire aux éclats, lui faisant goûter toute la beauté de cet endroit protégé du monde. Il en était le gardien, comme il aimait à le dire. Sans doute une manière moins impressionnante de lui rappeler qu’il en était aussi le richissime propriétaire. Mais malgré sa fortune, il ne lui donna pas l’impression d’en abuser en se plaçant au dessus des autres. Prenant son bras, il l’avait présentée à tous les autres. Elle se laissa faire, trop heureuse que quelqu’un la guide, parle pour elle et veillât à ce qu’elle soit à l’aise.
Une heure passa ainsi, peut-être même deux. Des êtres venus de la planète entière réapprenaient à se connaître sous le regard amusé d’un faucon dessinant les cercles de temps dans le ciel infini. La beauté du lieu, sa paix et sa lumière tamisée par le feuillage des antiques êtres et chênes transportait et libérait Siana. Le monde, ses incertitudes et ses peurs étaient balayés par une réalité différente, vivante. Assise à même le sol, sa main caressa le tapis de mousse de fleurs. Avait-elle seulement vécu ? Tout lui apparaissait comme un rêve dont Lissa était venue l’en réveiller. Heureuse, libérée d’un poids et de tous les masques que la société lui avait fait porter, elle offrit son visage détendu à la lumière du soleil, riant d’être tout simplement en vie et entourée d’êtres enfin humains. L’odeur du bois mouillé, les couleurs vives et la beauté émouvante de la nature, l’éclat du chant des oiseaux : jamais ne les avait-elle entendus comme en cet instant. Le monde était devenu une illusion, et Lissa l’avait faite voler en éclats par sa seule présence, par son appel. Son sourire avait levé la brume qui pesait sur leurs yeux à tous, sa voix les avait relevés de la masse informe qu’était devenue l’humanité. D’un simple geste, par la vérité qui se dégageait de tout son être, elle avait été capable de rendre visible la réalité qui les entourait. Siana respira l’air chargé de lumière, elle défit ses cheveux maintenus en un chignon trop serré, et alla à la rencontre d’un avenir inconnu, libre et dont elle serait l’unique créatrice.
Tout à coup, le silence tomba au milieu d’eux, elle était là. Derrière elle, une grotte humide et fraîche exhalait de ses flancs une brume odorante, mêlant les senteurs venues de tout l’orient. Lissa resta là, évanescente, vêtue de noblesse et altière telle une reine des âges perdus. Nul ne pouvait détacher ses yeux de cette vision surgie du passé. Plusieurs même chancelèrent face à l’incohérence de tout ce qu’ils avaient vécu et de ce qui pouvait encore advenir ! La jeune femme descendit lentement les marches tachées de mousses et humides, sa longue robe blanche suivant chaque mouvement de sa silhouette. Elle était d’une beauté stupéfiante, douloureuse comme un souvenir. Malgré le voile qui recouvrait désormais sa vue, elle regarda chacun, un sourire flottant sur ses lèvres vermeilles. Elle était heureuse, l’émotion lui étreignait la poitrine, et c’est presque dans un murmure qu’elle s’adressa à eux, comme par crainte de briser le sortilège. Les traits de son visage étaient certes las, l’éclat de son regard terni, mais elle n’avait rien perdu de sa force calme et de son autorité. Il lui avait fallu tant de patience pour tous les retrouver, et on ne lui avait laissé pour cette quête la durée d’une vie, une seule vie. Combien peuvent la gâcher à dilapider chaque heure dans l’ennui et la poursuite futile de sensations nouvelles, de pouvoir ou de bien. Et tout cela pour finalement n’en rien comprendre et repartir aussi vide qu’à leur venue… Arrivée au bas des marches, une main anonyme se tendit pour la guider dans la prairie. Lissa reconnut Siana, si timide et réservée, osant enfin agir sans crainte du jugement porté. Elle n’en avait nul besoin malgré sa cécité, mais le geste ne pouvait se refuser, et elle avait si peu reçu de chaleur humaine que cette simple attention la touchait.
Bientôt, elle ne serait plus seule. Oui, dans quelques instants, si brefs en regard de l’éternité. Tout ce chemin qu’elle allait devoir emprunter du passé au présent, réécrire par-dessus les mensonges et l’oubli pour que s’éveillent les regards. Sur son visage, la chaleur du soleil lui rappela que la nuit tomberait bientôt. D’un geste, elle invita chacun à se réunir auprès d’elle, au centre de la clairière. Une rivière passait entre les herbes folles, et le chant de ses flots était pour Lissa la plus délicate des caresses. D’un mouvement souple, elle s’assit sur l’une des pierres qui formait un cercle alors qu’elle percevait la présence discrète de la magie du temple de la nature. Le vent se leva, jouant avec les mèches dorées qui s’échappaient de la longue tresse retenue par une simple lanière de cuire. Lissa se ne savait que le dire, la croiraient-ils seulement ? Leur seule présence à ses côtés relevait déjà du miracle… Machinalement, elle chercha à son cou l’amulette de sa déesse, trouvant dans ce geste l’abandon de sa raison et la confiance en elle. Elle resta ainsi de longues minutes, rassemblant ses forces, appelant les puissances de la nature, les âmes perdues et oubliées, appelant la mémoire qui gisait dans la pierre et le lierre, l’éclat fragile des étoiles. Elle murmura les antiques prières, balaya tout doute et retrouva en elle toute ces années durant lesquelles elle avait été… une enfant du Danae. Elle se revit, des millénaires auparavant, au cœur d’une île maintenant engloutie au fond de l’océan, aux côtés d’une femme plus respectée que les rois : la grande prêtresse de Danae, amie de l’Etrangère et fille de Danae. Tout avait commencé à cet instant, du moins pour elle. Et c’est donc ainsi que tout recommencerait, par elle, par son nom… par sa présence ici et maintenant, à des milliers d’années de ces événements.
- Mon nom est Lissa, enfant de Danae et amie de l’Etrangère, commença-t-elle. Selon la Légende, je suis connue comme celle qui lui donna la force d’accepter sa nature et qui lui apprit à vivre sur ce monde, la Terre, alors connue comme étant Danae, à la fois notre Déesse et notre planète. Je suis ici pour rétablir le cours des choses… Mais comment rétablir ce qui fut travesti ? Comment expliquer ce qui ne peut l’être ? Vous avez tant changé, tous, et il me reste si peu de temps ! Il y a de cela des millénaires, j’ai connu la fin d’un monde, et je ne suis revenue que pour assister à la chute du vôtre, quel qu’il soit. Car finalement, le cycle se fait et se défait semblable à nos erreurs, notre ignorance et notre folie. La où aurait pu éclore la plus belle des créations, mon peuple tout comme le vôtre n’a su voir que ses intérêts propres. C’est pour cela que je suis revenue d’entre les brumes du passé, pour réaliser ici et maintenant la vie qu’il m’a été donnée de rendre. J’étais Lissa, désormais, mon nom n’a que peu d’importance, et quand bien même vous importerait-il, qui serait assez fou pour oublier que posséder le nom d’un être est tout simplement avoir pouvoir sur lui ? J’ai payé bien cher, je paie encore, et vous aussi.
Sa voix mourut dans l’écho du silence. Elle ferma ses yeux un instant, des yeux morts qui voyaient plus que ceux des vivants… Des entrailles de la terre montait un grondement, une force vive et tumultueuse qui revenait à la vie, un étalon dans la foulée s’envolait à travers les collines. Elle seule était capable d’entendre le galop de sa croissance. Dans son esprit, elle murmura une prière de paix et d’espoir, suppliant Aroré de l’aider à trouver les mots justes. Elle avait guetté cet instant dans chaque heure, dans chaque année, et cela durant des siècles. Il était temps d’ouvrir les tombes de la mémoire !
- Je ne suis ici ni pour vous ni pour moi, continua-t-elle, je ne suis venue que pour une seule et unique raison : l’ultime souhait de l’Etrangère, le souhait pour lequel elle donna sa vie. Elle voulait que vous sachiez la vérité, que vous retrouviez votre pouvoir et votre liberté. Cela, seule la vérité sur votre passé pourra vous les rendre. Tout ce que vous savez ou croyez savoir pourrait bien être faux. Apprenez que tout ne commença pas tel que vous auriez pu le penser, que ce soit votre histoire, mon histoire ou celle de la Terre… tout n’est que poussière et mensonge ! Votre nature même, ce que vous pensez être et pourvoir faire est une illusion dont on vous a drogué tant le corps que l’esprit depuis des éons. Il existe une légende, une légende ancienne et maudite. Au cours des siècles, elle fut oubliée puis redécouverte, car nombreux furent ceux qui firent tout pour qu’elle sombre dans l’oubli. Voilà pourquoi mon histoire ne peut être qu’une légende à vos yeux : parce qu’ainsi seulement sera-t-elle plausible, ainsi seulement le temps et les actes auront-ils un peu du sens qu’ils eurent. L’histoire de l’Etrangère est aussi complexe et limpide que les morceaux épars d’un vitrail brisé : une âme et un cœur, chacun anéanti et engendrant plus de peines que de bonheur, et parfois la folie. J’ignore comment tout cela commença, j’ignore comment tout cela s’achèvera… ou se perpétuera ? Je n’ai été qu’un autre déclencheur dans cette trame millénaire. Je sais que l’Etrangère fut autrefois différente, que malgré son aspect, elle n’était pas semblable à nous autres.
Lissa s’arrêta, sondant le message du silence. Ils ne comprenaient pas, mais pouvait-elle leur en tenir rigueur ? Cette histoire était si différente, mêlée de rêves et de vérité, de mensonges et d’espoir. Elle n’avait aucune prétention que d’avoir été créée pour être vécue, et ce sera là sa seule vérité, celle d’être le miroir d’une âme, le chant libéré d’un cœur, la brume des larmes. Mais comment faire comprendre l’incompréhensible à ces êtres ? Ces hommes qui apprenaient tout juste à se connaître ? Ils savaient si peu, ils étaient si… fragiles. Mais elle ne pouvait les épargner, il était temps que la vérité régnât de nouveau sur la Terre, même si pour cela elle devait se vêtir des mystères d’un mythe. Lissa inspira profondément, ouvrant son esprit au temps, appelant à elles tous les fils du passé pour qu’ils se réveillent dans la trame du présent. Déjà, alors qu’elle énonçait les simples enseignements qu’elle avait reçu, son regard autrefois bleu comme l’océan contemplait les rivages qui avaient vu son bonheur.
- La Légende raconte que lorsqu’une âme naît, entière et pure, elle renaîtra encore et encore pour apprendre et vivre. Parfois, souvent même, elle se fractionnera puis se réunira pour finalement trouver sa semblable. Durant des vies, l’Etrangère ne connut pas ce cycle qui est notre lot, elle vivait en paix dans le monde qui était le sien ; c’est pour cela qu’elle choisit une sphère d’existence dans laquelle elle connaîtrait les opposés, la matière et l’émotion. Ne vous étonnez pas, acceptez seulement mes paroles pour ce qu’elles sont : pensiez-vous réellement que ce monde était le seul dans cet univers si vaste ? Votre planète, qui fut aussi la mienne, a cela d’unique qu’elle permet absolument tout, et c’est pour cela qu’elle décida d’y venir, pour trouver le chemin de l’envers, elle qui n’avait connu ni douleur ni larmes. C’est ici que pour la première fois, elle découvrit tout extrême, toute possibilité libérée des attaches et des lois : quelle liberté que le libre arbitre pour elle qui n’avait vécu que l’harmonie dictée par les lois de son univers ! Un monde libre et libéré, un trésor aussi fascinant que dangereux, une lame à double tranchant. Elle revendiqua ce droit à être pour ce monde, jurant de le protéger malgré et peut être à cause du danger qu’il représentait pour tous les autres mondes. Par ce choix, elle s’y lia, y vivant sans en ressentir les passions et les opposés, sans devoir créer ce chemin du chaos à l’harmonie que cherchent désespérément les hommes, et sans être submergée par cette force qui du profond de notre essence revient à la surface pour mêler notre conscience à cette identité venue des âges passés. De vie en vie, l’Etrangère se souvint de sa nature, gardienne de la mémoire et de la paix, contemplant ces étranges créatures humaines qu’elle aimait, à sa manière calme et lointaine. Par eux elle fut prénommée l’Etrangère, car ainsi était-elle, non fille de Danae, mais sa Sœur.
Lissa continua son récit, créant peu à peu le pont qui amènerait l’assemblée à voyager dans sa propre mémoire, remontant le temps par ses propres veines. Elle changea sa voix pour y moduler les inflexions de pouvoir qui éveillerait la mémoire engourdie de ceux qui pouvaient encore se souvenir.
- Mais un jour, en un lieu et en une époque, elle changea cela… définitivement et pour des millénaires. Gardienne distante et fière, protectrice étrange et unie, elle connut sa chut en un lieu qui à notre époque git au fond des océans. C’est là que Celle aux Milles Visages, l’Etrangère, perdit son esprit et que sa conscience vola en éclats. Malgré cela, je ne doute pas qu’elle reviendra à ce commencement pour se rassembler de nouveau, unissant l’univers et les débris du miroir en elle, devenant plus qu’elle ne fut afin de se redonnant naissance.
La prêtresse se tourna vers la colline qui surplombait la plaine, élevant ses bras vers le crépuscule mourant. Nul ne vit son regard recouvrer la vue ni sa peau retrouver tout l’éclat de la jeunesse. La magie longtemps retenue prisonnière en ces lieux se libérait, et bientôt, oui… tous la sentiraient !
- Vous tous, des étrangers les uns pour les autres avez été invoqués en cette époque. Vous avez vécu d’innombrables vies, ignorants tout de votre héritage et des raisons de votre différence. Vous ne vous souvenez de rien, mais au cœur de votre être, vous sentez cette marque qui fait de vous des créatures différentes des hommes que vous côtoyez chaque jour.
Si Lissa pouvait encore avoir l’usage de ses yeux, elle aurait vu les visages acquiescer et s’éclairer d’être enfin compris, d’entendre les mots qu’ils n’avaient jamais pu formuler.
- Mes amis, mes frères, mes sœurs… Vous tous qui êtes mon peuple, vous avez choisis cette époque et cette vie pour revenir. Tels des guerriers ou des sages, tels des maîtres et des disciples, vous avez tissé à travers les millénaires l’histoire par vos actes, une histoire fine, délicate, fragile, et qui par votre présence simultanée en un temps et un lieu trouvera sa réalisation. Il ne vous manque qu’une seule chose, la raison pour laquelle vous vous êtes choisis. Ou plutôt, il vous manque votre histoire, la mémoire d’un passé dans lequel vous avez accepté de réaliser des vérités sur votre nature, sur vos possibilités qui vous ont permis de traverser le temps, tels des symboles au pouvoir infini. Mais tout cela n’aurait jamais été possible sans l’Etrangère, sans le Passage. Et c’est pourquoi je suis venue à vous, car il est temps que la tapisserie invisible créée par l’Etrangère renaisse. Et c’est vous qui en êtes les porteurs, vous, les hommes en qui elle placé ses espoirs… et son avenir.
Ils la regardaient tous, assommés. Bien, ils seraient réceptifs à son pouvoir. Déjà, les brumes du passé se glissaient dans le présent, donnant vie aux lignes de pouvoir portée par ces hommes et ces femmes, traversant la terre, les étoiles et le temps pour lier toutes les époques. Lissa sentit venir le crépuscule, elle était proche de l’euphorie, car il verrait renaître les siens et un événement que la terre n’avait pas connu depuis… depuis la mort d’Aroré. Lissa se leva, tendit les bras vers les étoiles qui pointaient dans l’horizon vermeille, et sa voix tonna comme le tonnerre, appelant un pouvoir venu du fond des âges, d’une vie avec laquelle elle allait devoir renouer afin de créer le pont de la mémoire.
- Voici les éclats de l’Etrangère, en tous lieux, en toute époque, sous tous les noms et visages qu’elle porta. Vous y verrez que passé, présent et avenir ne sont parfois qu’un et plus que de simples mots. Mais à toute aube il faut un crépuscule, et à tout voyage un commencement. Je laisse au miroir parole et pouvoir, il ne donnera rien de plus qu’un reflet déformé, car toute histoire, toute légende est moins que ce qui fut, et cela plus encore quand les mortels sont à l’œuvre. Bien que tout s’achevât sur une colline plus ancienne que toute création humaine, c’est là aussi que tout commença. L’Etrangère a toujours eu cela en tête… ce moment qui serait si bref, la porte qui la mènerait à la paix, à l’avenir. Ainsi que je vous l’avais dit : le temps n’est pas aussi simple qu’une ligne. Le commencement se comprend à sa fin, et la fin à son commencement. Voici la chute de l’Etrangère, mais aussi sa véritable naissance en ce monde, lorsque enfant, elle sut que cette fois-ci tout serait différent. Elle en fut effrayée, mais étrangement soulagée et heureuse. Entendez-moi, voyez plus que ce que je suis en ce moment ! Je suis le témoin de l’éternité, car je vis dans le présent. Comprenez cela, et vous saurez qui je suis ! Comprenez cela, et vous recouvrerez votre pouvoir. Car tel fut toujours son souhait, bien que rares ont été ceux à le comprendre.
Dans l’esprit de Siana retendit l’écho d’un coup de tonnerre dont l’onde traversa tout son être, toute sa vie jusqu’à sa naissance même et plus loin encore ! Emportée dans cette tempête de force, sa raison ne put tenir plus longtemps, son éducation et toutes les conventions que le monde lui avait inculquée se noyèrent alors que renaissait sa conscience. Elle voulut parler, dire ce qu’elle ressentait et savoir si tous autours d’elle étaient traversés par cette même vision. Elle sentit une main prendre fermement la sienne alors que la clairière sombrait dans l’obscurité. Elle planait entre les nuages, voyant par le regard d’un faucon une colline. Elle descendit en cercles de plus en plus fermés, fascinée par la scène qui se dévoilait à ses yeux de rapaces. Le vent portait le murmure de la voix de Lissa, emmenant chacun d’eux par les couloirs du temps à partager la mémoire de la Terre par le truchement de ses enfants. Telle était la magie de la prêtresse de Danae, tel était le secret qui coulait dans les veines de Siana : celui d’une vie autre, murée de silence et d’éternité. Faiblement, elle distingua dans sa conscience la présence du jeune homme qui tenait sa main, sa chaleur rassurante accompagnée de celle de tous les autres. Elle se laissa emmener par le vent, descendant de plus en plus bas sur ce qui lui apparût comme une île. Siana disparut, ou plutôt, son identité se fondit dans la mémoire du temps pour lui offrir la vie dans son entier. Elle devint le vent, la pluie et l’écume de la mer. Elle abandonna le regard du rapace, un autre corps, limité, fermé. Sa conscience alla dériver plus loin dans le passé quand un cri déchirant la ramena brusquement à la colline. Elle sut alors que c’était là que Lissa voulait l’emmener, et elle s’encra dans cette époque et en ce lieu. Le visage de la jeune femme dont la douleur l’avait transpercée lui était étrangement familier. Elle ne sut l’expliquer, mais elle avait de la peine pour elle, une peine profonde et sans espoir.
Alors, celle qui se nommait Siana se souvint… Aroré, cette femme sur la colline se nommait Aroré ! Et l’homme en face d’elle était Isharan. Siana appela la jeune femme, mais le vent ne fit que souffler plus fort. Tout cela n’était pas un rêve, tout était réel ! Ces événements étaient en train de se dérouler, car le temps n’était ni passé, présent ou futur... il était dans l’éternel présent. Une dernière fois, elle tenta d’appeler Aroré, mais sa voix étaient retenue par le destin qu’avait choisi l’Etrangère. Elle ne pourrait que contempler la mort de ces deux êtres, et tout ce que Lissa choisirait de leur montrer. Malgré le fait qu’elle ne soit plus qu’un esprit, Siana sentit ses larmes sur ses joues et la douleur étreindre sa poitrine. Elle ferma les yeux en entendant le cri déchirant d’Aroré, ses larmes se mêlant à la pluie qui crépitait sur les armures des envahisseurs barbares. Lissa ne leur épargnerait rien, ils allaient devoir contempler la fin d’un monde dans le sang et le sacrifice d’êtres sans égal. Siana se souvint alors des mots de l’aveugle : « Le commencement se comprend à sa fin, et la fin à son commencement »… Ce serait donc ainsi, soit.
Dans le crépuscule, le vent caresse l’herbe humide et recouvre de sel les prairies. Il porte dans le murmure des feuilles le faible sanglot d’une femme dont la mémoire éclot du givre du temps. Tristement, Lissa contempla l’errance douloureuses de ceux qui recouvraient la mémoire. D’une pensée, elle les amena à une autre boucle du temps, quelques instants auparavant. Elle chercha la présence de Siana et la trouva cachée au cœur de la forêt, mêlée au vent et à la pluie, le regard brisé. La prêtresse de Danae l’entoura de sa chaleur, de son amour, redevenant l’amie et la sœur pour cette femme qu’elle avait déjà connue. D’une pensée, elle entra dans son esprit, trouva celui de Siana :
- Es-tu prête ? Veux-tu désormais connaître ton passé, le mien et celui d’Aroré ?
- Ai-je le choix ? demanda-t-elle, plaintive.
- Nous l’avons toujours, hier, aujourd’hui et demain, répondit une voix qu’elle savait être celle de Lissa, mais différente, plus douce.
Alors, Siana sortit de sous l’écorce du chêne et suivit Lissa sous le regard d’une meute de loups. Elles ne virent pas les ombres des guerriers mêlées au pelage sombres des carnassiers. Mais eux les virent… Ils ne cherchèrent aucun sens à la présence de ces esprits, mais ils les honorèrent. Ces êtres des temps jadis étaient alors capables de discerner les puissances du mal de celles du bien. Ils étaient les maîtres loups, les veilleurs. Ils étaient venus pour honorer la mort de l’un des leurs…
I. _________________ "Il est troublant de découvrir combien de gens pensent qu'ils ne peuvent apprendre et combien plus encore croient que c'est là chose difficile... certains savent que chaque expérience porte en elle sa leçon."Dune
"le seul règne est celui de la vie."
Last edited by Altéa on Thu 24 Jul - 13:55; edited 1 time in total
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Altéa Mousse

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Joined: 26 May 2008 Posts: 9
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Posted: Thu 24 Jul - 13:54 Post subject: [prologue et 1er chapitre] L'Etrangère, tome 1 : Crépuscule |
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Chapitre 1
- Isharan !
Aroré hurla son nom comme une louve blessée à mort, se déchaînant au dessus des rares gardiens encore vivants qui pour certains, blessés et couverts de sang, tentaient d’empêcher que cette femme ne meure. Ils étaient tous venus à l’aube, près des pierres dressées au sommet de la colline. Ils étaient nombreux, de véritables guerriers, mais face à cette houle humaine, sauvage et emplie de colère, ils étaient tombés comme le blé d’hiver sous la faux. Tout ce qu’Aroré avait tant redouté durant sa vie se déroulait là, dans cette plaine illuminée par la douce lumière d’un après midi d’été.
Le jour passa, alors que le sol se couvrait de corps et que gorgé de sang, il devenait aussi glissant que sous une pluie torrentielle. Une dernière fois, le cœur brisé, la Gardienne se retourna, et nomma les morts de ce jour, si nombreux. Dans son cœur, elle le savait, ils allaient tous mourir, ils ne pourraient tenir face à ces hordes. Ils allaient vivre le temps qu’il faudrait pour qu’elle demeure hors de tout danger afin d’ouvrir les pierres, puis, ils partiraient rejoindre leurs frères d’arme. Elle n’avait pu empêcher cela autrefois, elle ne le ferait non plus cette fois-ci. Alors, pourquoi cette peur ? Pourquoi cette angoisse attendant tapie dans ses pensées, au plus profond de son corps, douleur sourde qui ne pouvait se pleurer ? Quelque chose avait changé, quelque chose qui lui échappait encore, un élément qui pouvait devenir vital ! Ces millénaires, siècles, années et jours, chacune des heures vécues les sentait-elle en elle, chaque instant, et ce vide immense, un secret qu’elle s’était gardée de dire, de dévoiler. Elle était nommée Etrangère, telle la déesse au regard étoilé. Elle n’avait jamais pensé à le nier, qui l’aurait cru ? Trop de signes, trop de test avaient démontré une vérité que chacun voulait voir ainsi. Mais elle savait cela : sa mémoire n’était pas intacte, son pouvoir affaibli et ses dons de plus en plus difficiles à maîtriser. Tant d’années à cacher des sentiments par trop humains, des doutes, à sentir ce qu’elle était : une déesse, certes, mais devenue autre chose. Sur les marches froides et usées, entourée du fracas des armes, des hurlements des mourants, elle eut conscience marcher vers un gouffre, un avenir préparé d’éternité… l’inconnu pour elle qui avait toujours tout su, tout connu, tout prévu.
Derrière le mur vivant que formaient les gardiens se tenait un jeune guerrier. Il ne participait pas encore à ce combat. Il se tenait comme une ombre de lumière derrière ses guerriers, car il était l’ultime rempart, le gardien de la Gardienne. Sa pensée seule était une arme face au mal qui s’avançait. Alors que la femme qu’il veillait remontait les marches taillées, il la suivit. Oui, il était le bouclier qui la protégerait des atrocités, de la peur… de tout. Sa voix seule, son regard, ses gestes : tout son être était plus efficace qu’une nuée de guerrier. C’est pour cela qu’il lui parla à ce moment, parce que sans elle, il n’aurait jamais été qu’un corps vide vivant une existence sans but. Sans elle, il n’était qu’une nuit sans aube, et sans lui, Aroré n’aurait été que lumière. Il ne pouvait voir son visage, mais il devinait le tressaillement de ses pensées, sa tristesse et ses questions. Ses doigts glacés serraient machinalement les pans de sa robe toute tissée d’or et de voiles. Un instant, elle frissonna, son pas s’arrêta alors que ses fines épaules s’écrasaient sous le poids du chagrin qui l’accablait.
- Aroré… ne te retourne pas, fais ce que tu as décidé tout comme eux font ce qu’ils ont choisi de faire. Il en est ainsi, tu le sais, lui dit-il presque dans un murmure, ses bras prêts à l’accueillir encore une fois.
Elle se retourna, fine silhouette entourée de vent et de cris, fragile comme une fleur de printemps
Marchant à elle, le jeune guerrier lui cacha peu à peu la vue de cette bataille entre deux mondes. Dans la lumière du crépuscule, il apparaissait comme né de la mer et de ses eaux sauvages. Grand, plus que ceux de sont peuple, fin et souple, sa peau portait la caresse dorée du soleil, rendant son regard gris acier plus froid, plus étrange sous sa chevelure aux couleurs des bois dans lesquels si souvent il avait chassé. Sa prestance semblait d’outre temps, de ces époques où les hommes étaient pareils aux dieux. C’est ainsi qu’il monta les quelques marches le séparant de celle qui portait son âme, ce celle qui était son cœur, sa vie, son étoile. Il lui offrit le sourire qu’il n’avait eu que pour elle seule, oubliant tout si ce n’est à quel point elle souffrait.
- Tu es la gardienne, et je suis ton gardien tout comme eux, reprit-il. Il en fut ainsi longtemps, et il en sera ainsi quand nous reviendrons. C’est la vie que nous avons choisie, librement.
Toujours sans un mot, la jeune femme leva son regard vers le soleil et le regarda, se noyant dans la fournaise mourante du crépuscule.
- Il ne peut me brûler, Isharan. Il ne l’a jamais pu, tout comme le feu. Alors pourquoi ? Tout cela ne devait finir ainsi, pas comme cela.
Prenant les mains du guerrier, ses yeux tristes fixés sur son visage, sa voix si douce portait toutes les blessures de ceux qu’elle avait appris à aimer.
- Je refuse votre choix à tous, car quelle gardienne pourrait laisser périr ceux qu’elle a jurés de…
- Non ! Non… tu n’en as pas le droit, la coupa le gardien avant qu’elle ne puisse prononcer l’irréparable.
- Si, Isharan… je le peux, toi plus que quiconque, tu le sais : je peux tout !
Il sentait son pouvoir gronder, le sien y répondre. Il refoula les mots qu’il ne dirait jamais, une vérité impossible en ce moment et en ce lieu. Il ne pouvait que demeurer, entre elle et le monde, lui, l’ombre de la lumière.
- Je sais surtout le prix que cela te coûterait. Jamais je ne te laisserai le souffrir, jamais ! Sa voix, brûlante, passionnée et pourtant telle une caresse pour elle qui savait l’écouter.
Levant une main vers son visage, il essuya ses larmes. Comment lui expliquer sans la blesser. Elle, plus que tout autre, était capable de protéger les siens, mais pour cela elle devait faire le passage afin de revenir un jour, lors d’une autre vie et sous d’autres traits. Avec des gestes doux, il la prit dans ses bras, prenant garde à ne pas la blesser contre le fer qui recouvrait ses bras et sa poitrine. Derrière lui retentissait le fracas d’un carnage, mais il ne laisserait rien au monde atteindre Aroré, rien, pas même sa propre mort. Car le passage demandait toujours sa part, et cette part serait son amour pour elle. Les textes sacrés n’en disaient rien, mais qu’y avait-il à dire ? Quelle force autre que l’amour pourrait la préserver dans son voyage si ce n’est la sienne. Trop de choses avaient changé, et qu’elle ignorait tout en les ressentant. Le visage dans son cou parfumé, il souffrit de la voir si vulnérable, tremblant comme un jeune faon. Devinant la folle pensée qui naissait en elle, il empêcha un sacrifice dont les conséquences seraient incommensurables.
- Non, répondit-il aux pensées de la Gardienne, aujourd’hui tu n’appelleras pas à toi cette force. Elle appartient à l’avenir, et tu le sais, Aroré… Ouvre ces pierres, et va-t-en.
- Mais… toi… fit-elle, redevenant durant un bref instant la jeune femme fragile et vulnérable qu’il connaissait.
Elle ne put achever de formuler cette angoisse, cette vision dans laquelle elle le voyait mourir et la maudire. Depuis des années, depuis le commencement, ils n’avaient jamais été qu’un, en tout. Elle ne voulait qu’il en soit autrement pour leur mort. Mais elle était la gardienne, et lui son gardien Rien ne permettrait qu’il en aille autrement. Elle n’avait pas vraiment appartenu à ce monde, mais une part d’elle s’y était attachée par un sentiment qui l’y avait fait prendre racine.
Résignée, elle sortit des bras protecteurs de l’homme qu’elle aimait, monta au sommet du cercle de pierre, et ne se retourna pas. Elle savait qu’il la regardait, qu’il ne la quitterait jamais… Ce crépuscule se coucherait sur leur mort à tous deux, mais pour elle, la destruction de son enveloppe charnelle représentait l’espoir, alors que pour Isharan, il ne serait que la promesse d’un éternel oubli. Sans se retourner, de peur de ne pouvoir alors le quitter une fois encore, elle le libéra de ses chaînes :
- Isharan, toi qui garde les portes du monde, aujourd’hui est ton heure. Danse pour moi, une seule et unique fois… pour que les étoiles pleurent et que le sang abreuve la terre, danse…
Les mots lui coutèrent autant de douleur qu’elle en avait connue. Pourquoi sa gorge était-elle si nouée, si douloureuse ? Chaque émotion était si nouvelle, si étrange… Comment pouvait-elle, en quittant Isharan, se poser de telles questions ! Sa nature lui échappait, tout comme la nécessiter de créer le Passage, elle ne pouvait désormais que se fier à son intuition, à la calme puissance qui l’avait toujours guidée. Lové en elle, le déchirement que lui causait chaque pas l’éloignant de son amant se déployait, lui causant une souffrance bienfaitrice, libératrice… humaine. Elle devina plus qu’elle ne vit que le Gardien s’était incliné… Isharan et Aroré n’étaient plus, ne demeurait que la Dame et son Guerrier, et leur sacrifice immuable.
Isharan fut soulagé de la voir reprendre sa lente marche vers le Thor. Pour avoir été victime de son pouvoir une fois, il connaissait les risques qu’Aroré encourrait à le laisser libre de s’abattre sur les envahisseurs. Mais elle avait raison, rien ne s’était déroulé comme prévu, comme cela aurait dû être. Elle-même était différente, lui-même tout autant, de ce qu’un gardien et une gardienne étaient. Sa seule certitude était qu’elle devait partir, et vite. Dans sa main, il sentait l’épée divine vibrer, appeler de toute son avidité qu’il la brandisse et qu’il danse avec elle. Ce pouvoir, lui seul le dominait et pouvait être dominé par lui, tout autre serait détruit, son âme déchiquetée et anéantie dans des souffrances sans fin, destiné à devenir l’éternel pitance d’une arme qui ne pardonnait jamais…
- Bientôt, Lima, bientôt… murmura-t-il. Quand Aroré ne pourra nous voir, je te donnerai au monde, quand la lumière sera partie de sous ce ciel, nous appellerons sa sœur, et nous libérerons la mort.
Au pied de la colline, les navires et leurs hordes de barbares étaient tenus en échec par une poignée de braves. La guerre leur était un art, leur bataille plus une danse qu’un combat. Face à la mêlée qui hurlait, emplie de haine et de désirs fous, ils étaient l’océan, la colère des cieux, la danse appelée des tréfonds du chaos. Ils étaient les gardiens du Passage, et quiconque parvenait à les forcer à sortir leurs lames périssait par elles. Miroir de l’équilibre, ils en étaient les serviteurs… et aujourd’hui serait leur dernière danse, leur ultime bataille.
Au sommet de la colline, doucement et sans hâte, Aroré revêtit les attributs de sa charge, puis ouvrit le temple de pierre en prononçant son nom secret. Pour tout autre qu’elle, ces pierres ne changèrent guère, mais pour elle, elles étaient le passage, le lien et l’avenir de son esprit. Depuis longtemps déjà, elle revenait, fidèle à son serment… Un serment qui lui interdisait d’agir directement et lui imposait de n’être qu’un guide, laissant périr ceux qu’elle apprenait à aimer. Le cercle de pierre s’anima sous son chant, sous la caresse de ses pensées, sous l’appel de l’avenir. Du creux de la pierre, engendrée par elle, une lame bleutée et brillante jaillit sous la lumière éclatante, glorieuse et d’une beauté implacable. De la poussière s’élevèrent deux figures ailées et parées d’écailles d’eaux et de flammes, serviteurs et veilleurs… les dragons. Aroré tendit sa main, son esprit noyé dans l’éclat doux et chatoyant de ce qui était tout sauf une arme, un don. La lame s’éleva par la seule volonté de son maître et vint se placer dans la main tendue, animée de sa propre vie. La garde s’adapta aux doigts fragiles de la jeune femme. Elle fut presque étonnée de sentir la lame, chaude et vibrante comme une créature vivante. De la lame sortit alors un rayon de lumière pure qui toucha la Gardienne au plus profond de son être. Sur son front se dessina l’antique symbole de sa nature alors qu’une gemme venue de son âme-même était apparue sur la garde ornée des deux dragons.
- ainsi, c’est à la fin que tout m’est donné… souffla-t-elle, en larmes, heureuse et apaisée.
Tout était là, entre ses mains. L’épée de lumière et d’ombre, l’épée au cœur pur. Le symbole était si évident qu’il leur crevait les yeux ! Ils n’avaient oublié qu’une chose, la main qui la tenait. Mais cette erreur était désormais lavée de sa souillure. Aroré ferma ses yeux ; guidée par son cœur, elle se coupa du monde, n’entendit plus le sifflement des glaives, les hurlements d’agonie ni le rire dément des barbares. La caresse du vent et la chaleur du soleil coulèrent sur elle alors que sa volonté s’abimait au cœur des ténèbres de son âme, cherchant des mots et des pensées qui jamais n’avaient existé, pour créer un passage nouveau, pour une fin différente. Car toute fin ne peut amener qu’une renaissance, et c’était elle qui était à la fois la porte et le passeur. Grâce à la lame, elle trouverait le lieu ultime de son pouvoir, elle déchirerait les voiles de sa mémoire… Face à la fournaise du soleil, la lame sur son cœur, elle trouva l’invisible puissance qui l’habitait, et elle accepta l’ombre et la lumière pour devenir le point d’équilibre, infime mais doué d’une puissance incalculable, doté de toute l’énergie apte à la création d’une étoile ! Elle n’avait plus besoin d’user de son corps pour voir, entendre ou parler, elle était le monde, elle voguait sur les lignes du temps, encrée dans l’éternel présent. Tout était si… évident ! Si facile. Elle projeta son esprit, devenant le pont entre toutes les réalités, les multipliant à l’infini dans une toile de fils de lumière dont elle jouait tels d’une harpe. Elle trouva la faille et… éleva la lame bleue. Avec douceur, elle toucha chaque être qui avait traversé sa vie, ramenant chaque parcelle de lumière qu’ils avaient fait naître… Eux aussi seraient les artisans bienveillants et invisibles de la nouvelle trame, de la tapisserie dont leur vie et leur mort était le souffle de vie, l’essence même. Tout le reste était balayé par leur volonté, car ils avaient compris l’essence de l’humanité, son secret, son pouvoir. Aroré tissa ce secret dans l’avenir, le gravant dans le portail de lumière, le murmurant dans le vent, dans la pluie et dans l’astre solaire. Elle le protégea de son rire, de sa joie, de sa liberté retrouvée. Aliénor, dans toute sa folie, avait compris… Mais quel en avait été le prix ! Aroré, contempla l’épée sacrée, son propre sang suivant les rainures délicates qui ornaient sa lame. La terre humide reçut le don de la vie, buvant un sang offert librement en offrande. Ainsi l’Etrangère affirmait-elle sa promesse et le lien qui désormais la liait à cette terre. Elle n’avait plus peur de l’inconnu, de la mort ou des conséquences de ses actes. Tout avait été accompli au nom de la vie, la graine de l’avenir avait été semée. Au temps, aux éléments et à la volonté des hommes de la faire germer ! Mais en ce qui la concernait elle, la Terre veillerait sur elle, elle n’avait donc rien à craindre, non… rien hormis elle-même.
Au pied de la colline, les guerriers d’Aroré furent brusquement débordés par le nombre, et durent commencer à reculer, tombant les uns après les autres jusqu’à ce qu’il n’en reste plus qu’un. Un seul, certes, mais le plus dangereux pour cette ombre qui aspirait à dévorer le monde… son monde. Les guerriers fanatiques n’avaient pas hésité à massacrer les gardiens de la colline, mais face à cet homme, ils reculèrent. Il ne cèderait jamais, pas avant qu’il ne l’ait décidé : nul ne l’avait su avant cet instant, mais cela se voyait. Cet endroit, il en était le maître absolu. A aucun moment il n’avait pris part au combat, personne ne l’avait jusqu’alors même remarqué. A ses pieds, le sang des siens. Il se tenait là, à des dizaines de mètres, immobile, le visage dissimulé par la pluie et le vent qui faisait voler sa chevelure de feu et d’ébène. Les cris s’étaient tus, le silence se fit peu à peu. Alors, les cieux se déchirèrent, la voix du ciel se fit entendre, et les dieux versèrent les larmes qui devaient laver cette plaine sacrée. Ils pleuraient les fils morts, le combat du Gardien, car son épée tirée sonne le glas d’une époque.
Celui qui semblait commander la flotte et l’armée d’envahisseurs prit le temps d’observer cet homme, debout sur le versant de la colline. Son maitre l’avait averti que les protecteurs de la Dame seraient de grands guerriers, mais plus que tout, il l’avait mis en garde contre cet homme : une légende vivante portant un nom autant béni que maudit : Isharan, le seul barrage entre lui, le destin du monde et cette femme. Son maître avait exigé qu’on tue le gardien, quant à la femme, il n’avait besoin que de son esprit… le reste serait pour lui. Le barbare eut un sourire mauvais. Il avait connu cette femme, une perle jalousement gardée dont il n’avait pu oublier ni la froideur ni le magnétisme obsédant.
Isharan, le Gardien. Songeur, le barbare le fixa, sachant comme le sait tout guerrier quand un autre le fixe, qu’Isharan le fixait lui aussi. Pourquoi, mais pourquoi donc devrait-il avoir peur d’un seul homme alors qu’il en avait des milliers à ses côtés?
La réponse à cette question fut douloureuse, cinglante… humiliante. Elle traversa son esprit comme une lame glaciale.
- Parce que ses hommes ont taillé en pièce une armée qui en a déjà soumis de plus grandes, être aveugle ! Et parce qu’il est le Gardien… Tu n’es rien face à cette créature. Il est né d’une pensée, d’un choix, et contre cela, même les dieux ne peuvent rien ! Même moi je ne puis rien si ce n’est le détruire par sa propre essence… Ramène-moi son cœur, Baldur, ou je prendrai le tien. N’oublie jamais que ce qu’on me dénie je l’obtiens alors à ma façon.
Une voix, glaciale, cette manière de se tapir dans le noir sans que nul ne le vît… son seigneur et maître, l’homme à qui il devait d’être encore en vie, le seul être dont le seul nom pouvait lui donner des cauchemars pour des nuits et des nuits. Autrefois, selon les rumeurs du continent, les siens l’appelaient Estvan, mais en ce jour, nul ne le nommait plus autrement que « le sans visage », ce qui lui valu ce nom étrange et inquiétant : l’Ombre.
- Bien sûr, mais en ce cas, allons-nous le laisser là… maître ? Osa-t-il répondre en pensée.
- Non… avance, et souviens-toi que ton échec sera ta mort, lente… tout comme le sera celle des tiens, ne l’oublie jamais !
Le barbare su tut, on ne négociait pas avec l’Ombre. Et de toute manière, Il était déjà partit, sans doute épuisé par l’effort de venir de si loin. Son esprit était certes puissant, mais il était âgé, et cette femme d’une grande force… Cette chienne paierait ! Oui, et il prendrait plaisir à la voir aux mains de son maître, quand bien sûr il lui aurait enlevé tout moyen de se servir de ses dons…
Il éclata d’un rire gras et cruel. La peur de la présence de son maître dans son esprit partit face à l’idée de ce qu’il ferait à cette femelle arrogante après avoir tué devant elle son Gardien.
Il ne vit pourtant pas Isharan prendre calmement son arc, et encocher sa flèche. Il ne la vit que lorsqu’elle se planta à ses pieds alors qu’une autre, déjà, tuait le simple soldat qui s’apprêtait à lui faire son rapport.
Le barbare ne pensa plus alors aux conseils de son maître, et chargea avec son armée l’homme solitaire. Il oublia qu’au sommet de la colline se trouvait plus qu’une femme, il oublia son maître… Mais il fit ce qui avait été prévu par Lui. Incapable de toucher le monde, il le touchait par ses esclaves… Incapable de tisser l’avenir là où Aroré avait posé sa marque laissant libre tout homme, il laissait cette liberté tailler dans la chair de la Terre. Au creux de la nuit qui s’engouffrait dans le cœur des créatures humaines, il attendait, il buvait leurs larmes, leurs colères et leur peur. Telle était sa marque ! Elle leur avait offert la liberté, soit, c’est donc par cette liberté qu’il allait vaincre. Que de patience, que d’attente pour voir mourir cette femme, presque une sœur. Dissimulé dans l’esprit de Baldur, il contemplait le Gardien, attendant sa mort pour enfin se manifester dans la réalité de ce monde. Par l’Eternité ! Il en avait décidément plus qu’assez de vivre dans ce monde par le biais de ces misérables et chétives créatures. Mais pour une fois, il prendrait plaisir à cette douce torture… elle allait lui offrir l’agonie du dernier des gardiens, il y veillerait.
Isharan les laissa venir à lui, houle grondante qui piétinait l’herbe douce de ces lieux dans lesquels il avait grandi et aimé. Une dernière pensée alla à Aroré, une prière se murmura sur ses lèvres dans l’espoir d’un retour, puis il devint ce pour quoi il était né, toute une vie pour ce seul instant qui le verrait devenir ombre et flammes. Son esprit se noya dans la force de la vie, il devint l’épée, le tourbillon destructeur qui contrôlé parvenait à choisir son combat.
Les barbares ne comprirent jamais ce qui se passa, ils ne surent que leur mort. Une puissance les broya, les tailla sans pitié ni hésitation sans qu’aucun d’entre eux ne puisse seulement le toucher. Avec la grâce de la mort, Isharan déploya son don, unique. Le chef des envahisseurs se souvint alors de son nom, et n’osa le dire. Il lui fallut tout son courage pour détacher son regard de ce qui quelques instant auparavant était encore un homme. Ses mains tremblaient quand il prit la pierre donnée par son maître et la brisa… Il ne se passa rien, mais il crut entendre une femme hurler et vit le gardien cesser de tuer, arrêté dans le rythme de l’effroyable et splendide danse qu’il avait fait sienne. Si peu de temps s’était égrainé de la fuite des sables du temps, mais déjà Isharan avait massacré plus d’homme qu’une armée ne l’aurait fait. Il se dégageait de lui une puissance, une paix si profonde, venue des abimes de la mer, de l’infini des cieux et des entrailles de la terre. Baldur resta là, ses mains moites et tremblantes sur les morceaux noirs de la pierre désormais brisée. Pour la première fois de sa vie, il eut peur, non pas cette terreur face à son maître. Non, une peur saine, celle d’avoir commis quelque chose de grave, de terrifiant, d’infiniment triste. Son âme souillée se souvenait, mais ne put faire plus, vaincue par trop d’année de vices et d’horreurs.
Ce fut alors que le Gardien reçut ses premiers coups, coupant ses ailes, taillant dans sa lumière ; la douleur qui palpitait dans son front fit comprendre au Barbare que son maître voyait à travers lui… Son maître qui depuis des siècles attendait ce moment, ce moment qui voyait mourir Isharan, le Gardien. Il le sentit se nourrir de chaque goutte de sang qui coulait de ce corps, de chaque larme que cette âme versait. Il se délecta de la chute du dernier ange. Le gardien avait pleuré en massacrant ses semblables, l’Ombre, elle, ne ressentit rien…
Au sommet du Thor, Aroré eut l’impression qu’une part d’elle se brisait, elle hurla et perçut avec horreur que la force d’Isharan le quittait face à sa crainte qu’elle ne soit blessée. La pierre, qu’avaient-ils fait ? Mais il était trop tard désormais. Elle sut que l’esprit mauvais planait sur les landes et que les lames entraient dans les chairs du Gardien… La puissance du cercle de pierre avait éveillé la sienne, l’unissant, détruisant ses doutes et ses peurs. Elle ne vit plus que la haine, la rage et l’horreur qui s’abreuvait de la mort de la lumière, d’Isharan. Sa différence, le mensonge de son état : la déesse était née humaine, divisée et sacrifiée. Des siècles de sagesse luttèrent un bref instant, mais une force sans nom s’éveilla dans le regard vert d’Aroré, les étoiles brillèrent en eux, créant milles tourbillons, éveillant en elle la puissance sans fin, capable de créer et de détruire. Elle se livra à ce pouvoir, suivit son courant, le laissant choisir sans haine ni colère, sans amour ni compassion : le passage les lia et les rendit un en un seul cœur. Aroré, l’aube… venait de se lever, de renaître. Et rien ne pourrait arrêter sa volonté, pas même elle.
Alors, trahissant son serment millénaire pour la première fois, elle agit. Elle libéra ses émotions, laissant au monde insuffler en elle le mélange du chaos et de l’ordre, les opposés sans aucune harmonie entre eux. Elle se lia à lui, et il lui offrit tout.
Son regard devint flamboyant, son diadème s’embrasa tel une flamme… et Aroré comprit que rien ne lui serait pardonné, pas même son amour. Elle descendit les marches du Thor, donnant la mort autour d’elle, tuant d’une pensée alors que sa vie n’avait été que paix. Des milliers d’hommes tentèrent de l’empaler sur leurs épées, leurs lances. Des milliers d’hommes tentèrent de fuir. Aroré ne fit rien, elle passa au milieu d’eux, recevant chaque coup. Mais nul sang sur ses voiles, nulle trace écarlate sur sa peau dorée. La déesse devint le miroir de toute pensée, et toute pensée retourna ainsi à son porteur. Et tels qu’ils furent tous, tels ils moururent. Agonisant, Isharan tentait encore de la protéger d’elle-même, de son amour pour lui… Elle ne l’écouta pas, et appela à elle le passé… reçut sa réponse. Fermant les yeux, elle hurla son désespoir et sa colère… sa haine, sa tristesse, et le monde explosa. Elle avait appelé le jugement, et désespérée, ne put que contempler l’avenir se baignant dans le sang de ses enfants, incapables d’amour, de compassion. Elle ne pouvait qu’être leur miroir, pouvoir plus terrifiant que tout autre, car il n’est que le reflet des intentions que nous portons en nous. Sa force se déchaîna des liens qu’elle s’était donnée pour les hommes, et les tua, les déchirant un à un, se tuant avec eux. Dans sa folie meurtrière, elle entendit Isharan hurler face à la mort qu’elle déchaînait, et rire un esprit dément.
- Tu as perdu en te trahissant ! Exulta l’esprit mauvais à la face de l’Envoyée.
- oui, Sharkan, mais j’ai perdu par amour, et je donne ma vie à cela. Une je suis redevenue à mon crépuscule, et désormais je sais.
- Que m’import, chère amie, ou devrais-je dire : ma sœur ? Ta place sera loin de cette terre que tu chéris tant. Tu t’es étiolée au fil des siècles, perdant peu à peu ton unité en te mêlant à ces esclaves. Ceci n’est que l’aboutissement de ta décadence, « Déesse ». Tu as cru que servir la vie ouvrirait un avenir autre, vois, désormais…
Aroré ne répondit jamais. Des larmes sur son visage ancien, ses mains tentaient en vain d’empêcher le sang de couler des trop nombreuses plaies du corps supplicié d’Isharan. Son souffle s’échappait de son corps, il mourrait, et elle aussi. Le passage n’avait été fait. Plus jamais ils ne seraient tels qu’ils furent, plus jamais ne saurait-elle. Elle serait un éclat brisé au mieux, détruite au pire. Pour la première fois depuis sa naissance il y avait de cela des éternités, pour la première fois, elle ignorait l’avenir, tout comme son passé était devenu au fil des années comme une brume, lui cachant les raisons de sa présence, de son existence, créant une question : pourquoi ce changement ? Isharan leva sa main ensanglantée vers son visage baigné de larmes.
- Tu es… si belle, Aroré. Ne pleure pas. C’est… il s’étouffa dans le sang qui coulait de ses lèvres.
- Ne parle pas… je t’en supplie. Laisse-moi te rendre la vie, implora-t-elle.
- Non ! non… écoute-moi. Il y a longtemps, tu n’étais pas ainsi. Je t’aie toujours connue, toujours. Ne regarde plus vers le passé… ou le monde mourra avec toi. Aroré… tu dois comprendre que… tu n’es plus…
- Oui, je sais, mon amour. Je ne suis plus seule. Je sais, je l’ai compris trop tard. Pars en paix, Gardien, car j’ai placé mon avenir en vous, mes fidèles.
Ses larmes coulaient sur Isharan. Il aurait aimé lui dire à quel point il l’aimait, à quel point sa beauté était lumineuse et vivante. Il y avait tant de chose qu’il aurait aimé vivre. Ses pensées se tendirent vers une ultime supplique, prière muette… « Ô, Danae, si mon âme peut veiller sur elle, tisse-là dans l’avenir… fais que nous revenions à ses côtés ».
- Aroré ?
- Chut, amour. Ne parle plus… Je t’attendrai, je prierai le vent de te ramener à moi.
- Je devais te dire quelque chose d’important, tu te souviens ?
- Oui, souffla-t-elle entre ses larmes, caressant le visage d’Isharan, livide. Comme il lui était difficile d’accepter la mort, mais elle ne pouvait faire autrement, telle était la loi de cet univers. Et si elle voulait désormais y vivre, elle devait en subir les conséquences, les douleurs et les joies.
Isharan ne révéla jamais son secret. Seul son regard portait la dernière parole qu’il ne pourrait jamais lui dire. Alors, Aroré ferma ses yeux gris, se couchant sur le corps supplicié d’Isharan, espérant que dans sa bonté Danae faucherait sa vie avec celle de son amant. Ses larmes lui brulaient le cœur, amères, tristes comme jamais elles n’avaient pu l’être.
- Isharan, pourquoi ? Pourquoi me changer aussi profondément pour finalement m’abandonner ?
- Parce que ceci est l’ultime marche avant le passage, le dernier prix dont la compréhension dépasse tout enseignement. Si tu le comprends, tu vivras… sinon…
La réponse fusa dans son esprit telle une flèche. Lissa, elle aussi était partie. Les lois de ce monde étaient étranges, capables de bouleverser jusqu’à l’éternité. Mais rien n’était tout à fait tel qu’il paraissait. La mort, la vie, la nuit, le jour : ils étaient ce qu’ils paraissaient être, et autre chose. Une dernière fois, elle posa ses lèvres sur celles d’Isharan, y goûtant pour la première fois la saveur amère du sang. Alors que les premières étoiles pointaient sur les voiles de la nuit, elle se leva sous le vent salé de la mer, et cria en larmes à la face de la nuit…
- Tu ne gagneras jamais ! Jamais ! Aussi longtemps que le gardien sera capable d’amour, même ta haine et toute ta force, même l’éternité ne pourra changer cette loi qui veut que l’amour aille plus loin que tout ! Et entends-moi, Sharkan, je reviendrai. Je suis toujours revenue ! Tu perdras car tu ignores le secret de ce monde, ce secret qui désormais est mien ! Tu ignores comment je le cacherai pour le protéger de ta folie.
- Peut-être, susurra-t-il dans les pleurs du vent, mais ta mémoire est morte avec lui, dans les flammes de ta colère. Tu reviendras, mais ignorante !
- Oui… peut-être, souffla-telle, mais tu paieras ta traîtrise ; je sais désormais pourquoi je suis devenue ainsi, pourquoi ma vie fut différente de toutes les autres. Il aura fallu la mort de mon peuple. Mais ce secret sera ta chute, Sharkan. Tu ne me l’arracheras jamais, tu devras me poursuivre de vie en vie, attendre et te ronger l’âme en te demandant derrière quel visage se cache l’avenir. J’aurais pu devenir telle que tu es, mais j’ai placé ma vie au-delà de moi-même. J’ai changé, et cela te seras inconcevable.
- Non ! Attends, petite sœur… Tu n’as donc pas vu ? C’est avec tes chers protégés humains que je t’ai anéantie. Placer ton avenir et ton pouvoir en eux sera la fin, pour toi comme pour moi. Reviens… reviens-moi.
- Non, non Estvan. Tu n’as donc pas encore compris… Ce n’est pas mon pouvoir que j’ai mis en eux, ou du moins je n’ai fait que leur donner les moyens de réaliser leur souhait. Je n’ai fait que leur rendre… ce qu’ils m’ont donné.
- Mais quel souhait ? Demanda l’Ombre, inquiète. Que t’ont-ils donné pour que tu ne craignes pas ta propre mort ?! Tu… tu es folle.
Aroré éclata de rire.
- Ils m’ont offert la mort et le temps, Ombre, et de cet échange je leur ai donné l’éternité de ma vie.
Sharkan tendit sa pensée pour violer cet esprit trop fragile, désirant une fois pour toute la briser, la haïr… Mais il ne rencontra que le vide, le néant, l’oubli. Par delà les nuages et les brumes, l’aube se levait sur la dernière étincelle de vie qui brillait dans le corps du gardien, une étincelle plus forte que toute autre force. Une étincelle capable de renverser l’univers, et qui allait le faire. Sharkan se brisa face à sa fragilité, toute une éternité de puissance anéantie par l’espoir et le don d’un être que la mort n’avait pu détruire.
Aroré laissa la nuit à ses ombres, remontant les marches désormais souillées, accompagnée d’une âme perdue : la sienne. Au sommet, la lame sacrée l’attendait, car si le Gardien ne vivait plus, seule elle pourrait assurer le passage. Ses doigts fins prirent la lame brillante, une dernière fois elle regarda la lune alors que la pierre au centre du cercle recevait son corps, et sans crainte, elle lui offrit sa vie… Sans crainte, elle plongea la lame dans son corps, elle l’un et l’autre s’unirent, faisant couler sa vie sur la pierre, alors que l’aube se levait, pourpre, silencieuse, pure. Ses dernières pensées furent à sa trahison, et à la volonté de n’en rien regretter. Elle n’entendit pas le cri de haine Sharkan, incapable de vaincre l’ultime pensée d’un corps qui déjà n’était plus. Et ainsi qu’Aroré l’avait prédit, il rongea son âme à craindre son retour, à se torturer pour savoir quelle force pouvait avoir changé une déesse à tel point qu’elle renonçât à son pouvoir, se rendant esclave de la destinée d’une planète perdue aux confins des univers, avec une race d’esclaves ! Milles fois il tenta de la trouver, cette maudite question le torturant plus sûrement qu’il ne le faisait dans les entrailles de la terre, dominant l’histoire des hommes.
Aroré passa, et revint sans jamais se souvenir, croisant parfois un regard étrange sans toutefois se souvenir de la raison pour laquelle il la rendait si triste… Ce sentiment d’un rêve perdu, et d’un avenir différent.
Quant à Isharan, lié à elle par sa volonté et son amour, il revint, parfois. Il connut l’amour, souvent, mais un amour teinté d’une tristesse sans fond, abime se tapissant au plus profond de son regard de loup.
Il en fut ainsi des siècles, des siècles d’errances et de malheurs qui virent tomber les lumineuses civilisations jusqu’au jour où une nouvelle jeune femme allait revenir, seule… et ignorante du poids d’un serment dont nul ne connaissait plus la teneur ni l’origine. Venue au commencement, elle changea, elle oublia, et allait devoir renaître à elle-même ou mourir à jamais, unissant à sa propre évolution celle d’un monde. A chaque existence, elle serait amenée au-delà d’elle-même par une force la poussant à chercher une question, la seule qui puisse créer le passage entre son passé et son avenir, la seule qui puisse lui donner un présent.
Mais voici la légende de Crépuscule qui vit naître et mourir Aroré, l’étoile solitaire, la déesse au regard étoilé, et Ishraran, le fils de la Terre. A cette époque, le monde n’était pas tel qu’il devint. Certes, la chute des antiques cités était consumée, et l’île que vous nommez Atlantide engloutie. N’en demeurait que ses antiques alliées, dont Altéa, île des mers froides et sauvages du nord, dont il ne reste aujourd’hui guère plus qu’une brume caressant les vagues lointaines. _________________ "Il est troublant de découvrir combien de gens pensent qu'ils ne peuvent apprendre et combien plus encore croient que c'est là chose difficile... certains savent que chaque expérience porte en elle sa leçon."Dune
"le seul règne est celui de la vie."
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